Vie d'un musicien à Tokyo en 64

 

La vie d'un musicien au Japon

 

Du 10 mai 64 au 31 décembre 64

 

 Tokyo.

Suite de la page  : "Embarquement Yokohama"

10 mai, chez Tomita : Le lendemain, j'appelle Freddy : " J'accepte ton offre d'attirer les filles chez toi avec ma guitare ! ". Il parle en anglais à quelqu'un et m'interpelle en français : "J'ai une japonaise, près d'moi, elle dit d' parler à  Tomita…".  J'ai un peu de mal à comprendre son français!  S'en suit alors une conversation interminable à 3 personnages : Tomita qui converse avec son père en japonais et le même Tomita en anglais avec la copine de Freddy. Je me heurte déjà à toutes les complexités de la culture japonaise. J'apprendrai plus tard que les parents de Tomita devaient, sitôt arrivés chez eux me déclarer à la police du quartier. J'en reparlerai plus tard.

13 mai : Chez Freddy : Le lendemain, muni de son adresse écrite en Katakana, je prends un taxi. J'ouvre la porte et pan!, je la prends en pleine poire… elle était automatique!  "Welcome in Japan"  me lance, sans rire, le chauffeur ! Freddy habite une chambre de 4 tatamis chez une charmante dame en kimono toujours attentive à l'équilibre esthétique de son jardin. Petits ponts, moulins de bambous chantant et carpes rouges semblent être sa seule raison de vivre. D'après la station de métro proche, nous sommes à Shin Nakano.

5 64 nakano tokyoLe charme de ce jardinet me laisse sans voix... C'est ça le Japon ? Freddy plus terre à terre, me tend un plan de métro : "Prends celui là, il est dans le bon sens et donne une idée approximative de l'étendue de Tokyo". Je suis perplexe…. "Tu verras, ici les plans sont fantaisistes, le sud peut être en haut, à droite ou à gauche. Au début, j'étais obligé de les regarder dans un miroir pour y comprendre quelque chose ! Et puis, méfie-toi, entre les stations, il peut y avoir 3 kms, t'es pas à Paris ici.". Je me rendrai compte, plus tard, que les plans de circulation japonais ne sont pas faits pour imaginer des distances ; le métro roulant à 80 à l'heure, les japonais savent que d'un lieu à un autre il faut 45mn ou 1h 30 pour arriver à destination… Et, de toutes façons, il n'y a pas d'adresse… Sa description de la vie à Tokyo n'était pas faite pour me rassurer. Freddy, pragmatique : " il faut que tu connaisses le "Fugestudo", c'est à 3 stations de métro dans le quartier de Shinjuku.

6 64 shinjuku fugestudo 1Le "Fugestudo" : Freddy m'explique : "C'est un grand café connu de tous les voyageurs. Ici, tu peux avoir tous les tuyaux pour te débrouiller : des cours de langues, de la figuration dans des films policiers ou d'espionnage. Ils ont besoin de blancs, pas rasés c'est mieux pour jouer les  personnages louches…! Au "Fugestudo", les garçons et les filles  viennent faire des rencontres, tu verras, ils ont tous des livres d'allemand, d'anglais, de russe sous le bras. Ici comme les français sont assez rares, les cours de conversations sont recherchés, moi j'ai 2 élèves."  dit-il avec son accent  de Zürick épouvantable. "Et la musique ? Cette question me taraude… " Ça, je ne sais pas trop, il faut d'abord  faire des connaissances avec des Japonais, avec les filles, je te fais confiance, les français ont une réputation connue. J'apprendrai à le savoir mais avec beaucoup de surprises. Je suis depuis huit jours à Tokyo et je passe mon temps à observer la vie japonaise dans les ruelles de Shinjuku. Les maisons en général ont rarement plus d'un étage, avec des minuscules restos de 4 places, 6 places et puis je remarque des "coffee shop's" comme le Fugestudo (ci-dessus), qui peuvent contenir une vingtaine de personnes avec une pancarte sur leur porte indiquant, en anglais et en japonais, le programme musical fixé pour la journée : Frédéric Chopin un jour, Rachmaninov un autre. Souvent, un étudiant en musique mime la direction d'un orchestre symphonique, personne n'aurait l'idée de s'en moquer… la passion est ici la bienvenue. D'autres "coffee shop's" sont spécialisés dans le Jazz : quand on lit sur la porte : "Benny Goodman", on est sûr de pouvoir  écouter toute la journée une grande partie de ses enregistrements enregistrés au cours de sa vie, de même pour Armstrong, Duke Ellington ou John Coltrane.

Chaque endroit possède sa cabine d'un m² dans laquelle officie une jeunette devant ses deux platines, la musique ne s'arrête pas ! La pochette du disque joué est accolé sur la vitrine. C'est dans ces endroits particuliers que j'ai expérimenté mes premières leçons d'anglais, autour des interprètes de Jazz mais aussi sur mes recherches concernant le milieu des musiciens de Jazz de Tokyo… J'avais bien un mot de recommandation (en japonais) auprès d'un musicien de jazz écrit par une excellente pianiste de jazz : Ayako Kobayashi rencontrée  au "Blue Note" juste avant mon départ, mais, d'après son téléphone, il devait habiter à  l'autre bout de Tokyo. Un dimanche, un étudiant, fan de Jazz, m'a amené dans un immeuble pour écouter de jeunes musiciens : du jazz moderne de très bonne qualité, j'ai emprunté la contrebasse pour jouer quelques morceaux avec eux. L'atmosphère du lieu s'apparentait plus à une surprise partie, les bouteilles passaient d'une bouche à l'autre… Ce n'était certainement pas là où j'allais gagner ma vie… Et puis, un jour, dans un coffee nommé  "Coffee Giraud" (merci Yvette), je me suis demandé  qui pouvait bien écouter les chansons de Léo Ferré mis au programme sur la porte ? Des fanas de Léo, ici ?

Akira Tanaka : "chanteur français" Tanaka est venu vers moi, et, dans un français parfait m'a demandé s'il pouvait s'asseoir à ma petite table (tout est petit au Japon). J'ai appris qu'il était "chanteur français" et gagnait bien sa vie en passant dans différents endroits. Son répertoire était très large de Maurice Chevalier à Adamo, la grande vedette du moment. Je lui fais part de mes  recherches … Il me dissuade tout de suite de faire du Jazz : " Si tu veux t'installer au Japon, tu es français, il faut que tu chante."  Je lui concède que j'avais déjà chanté quelques chansons de Henri Salvador en Tunisie en 59 !, de là, à devenir chanteur… "Je t'invite à venir chez moi et tu pourras choisir ton répertoire…"

Chez lui, dans une banlieue lointaine, les murs de ses 2 petites pièces de 4 tatamis étaient couverts de grandes bobines de bandes magnétiques étiquetées et classées par époque : Maurice Chevallier, Charles Trenet, Yvette Giraud, Yves Montant, Gilbert Bécaud, Marcel Amont, Adamo : une caverne d'un Ali baba chanteur. J'ai passé mon après midi à recopier des paroles, surtout celles de Charles Trenet dont j'avais envie d'interpréter la plupart de ses chef d'œuvres. " Il  faut  aussi que  tu chantes toutes les musiques des films français : " Sous  les toits de Paris" (Raoul Moretti/René Clair), "Les feuilles mortes", "Les enfants qui s'aiment" (Kosma/Prévert, Porte des Lilas), "Un homme une femme"  (Francis Lai/Lelouch),  et puis toutes es chansons qui parlent de Paris : "Sous les ponts de Paris" V. (Scotto)  "Ça c'est Paris" (L.Boyer/Charles), "Paris canaille" (Léo Ferré), "Sous le ciel de Paris" (Hubert Giraud), "Avril à Paris" (Charles Trenet).....

"Canot Bar" à Shinjuku. 1 juin 64. Extrait du livre p. 15 :Trois semaines après mon arrivée au Japon, après un court essai dans un minuscule bar  (20 m² en comptant le bar !), Ma copine japonaise Yoko me dégotte un contrat verbal pour 5 mois à "Canot Bar". J'aurai pu y rester un an, deux ou plus, si je n'avais pas fait une grosse bêtise : avoir réagit comme un occidental !! J'en parlerai plus loin. Comment, du jour au lendemain, ai-je pu dégotter ce bon boulot ? : J'aurais la réponse 7 ans plus tard en chantant à Tokyo au sein du Duo Francine et Philou !  D'après Tanaka, le boulot est très bien payé, (2200 Yens soit 30NF) pour 2 h30 par soir. A l'époque, pour 200 à 300 Yens, on mangeait  correctement à Tokyo dans de nombreux restaurants "étrangers" : espagnols, allemands, hongrois, français, (tous tenus par des japonais), on trouvait également des pâtisseries  françaises avec des "mi le fe ye" !!

6 64 au canot bar a shinjukuA force de faire des connaissances dans les coffee shop's, j'ai découvert que les japonaises (en général moins inhibées que les japonais) viennent à vous pour toutes sortes de raisons. A part les exercices de prononciation concernant les mots "carottes" et "réfrigérateur", ils s'étranglent sur ce dernier mot !, on trouve des passionnées abonnées aux "Cahiers du cinéma". Pour d'autres, cela peut être la littérature française, la peinture … A "Canot Bar", j'aurais dû savoir pourquoi J-P Sartre venait de refuser d'entrer à l'Académie française !! On m'a même posé des questions sur Kiki Caron, à propos des futurs jeux olympiques attendus à Tokyo… Et puis, un jour où on aimerait bien être un peu tranquille, il y en a une qui vous a repéré et aimerait bien en savoir plus sur ce que l'on dit des  français ! Après 3 ans de vie en célibataire en Asie : Japon, Hong-Kong, Laos et Thaïlande, je peux assurer que l'agréable ne se sépare pratiquement jamais de l'utile. (Tous les livres sur l'Asie du sud-est du grand écrivain Jean Hougron vont dans ce sens.)

Yoko et son "Sokagakaï ". Une dizaine de jours avant mon engagement à "Canot Bar", j'avais donc fait connaissance de Yoko, la trentaine, couturière et membre du futur parti bouddhiste "Sokagakai". Elle rentrait de son boulot vert 19h voir plus... L'amour, après une heure en prière, était d'autant plus stimulé qu'il lui confortait l'idée de me faire devenir membre du "Sokagakai". Ses arguments se devaient d'être persuasifs, du genre : " You'l be never sick…, You'll get a good job …" etc. J'avais beau lui expliquer que les français avaient l'esprit cartésien et que je ne croyais pas à ses balivernes. (on passait aussi beaucoup de temps le nez dans le dictionnaire! ). Un soir, face à son insistance qui commençait à polluer nos ébats tant attendus…, j'ai dit OK !. Le lendemain, elle m'a emmené auprès de son supérieur hiérarchique de quartier. Après avoir mis mes empreintes sur une feuille pleine de jolis caractères rouges, je suis donc devenu (en rigolant) membre du " Sokagakaï "!. Le lendemain, elle m'amena faire mon essai à "Canot Bar"! J'apprendrai 7 ans plus tard, au Tokyo Hilton où chantait le "Duo Francine et Philou" que cette demoiselle Yoko avait dû certainement monter en grade pour avoir réussi à persuader un "ga djin" (honorable étranger) d'intégrer le "Sokagakai" . On m'apprit également que le Coffee-Chop "Canot Bar" se trouvait dans un quartier contrôlé à l'époque par cette même  secte dont les agents de police étaient membres. 

Le 27 mai : première au "Canot Bar". Le bar était plein. Pour me rassurer, j'avais mes pense-bêtes scotchés sur ma guitare "höfner" amplifiée. Devant mon micro, la trouille au ventre, je chante "L'âme des poètes" qui deviendra plus tard la chanson fétiche du "Duo Francine et Philou", puis : "La mer"… et là, stupéfaction! , tous les clients "ânonnaient"  les paroles en français… Tanaka m'apprit que cette belle chanson avait été choisie par la radio pour réveiller la population tous les matins à 6h (Charles Trenet a mis des années avant de toucher des droits d'auteur à la SACEM ! "Mais c'est un honneur que l'on vous a fait, Monsieur Trenet…!" . Bien sur, pour simplifier, au début, je répétais toujours le même couplet et le même refrain.  Un soir, deux couples se sont mis à danser sur : "Quant un soldat" de Francis Lemarque. A la fin de la chanson, j'ai demandé à un habitué qui comprenait le français de traduire les paroles. Je lui explique que pendant la guerre d'Algérie cette chanson était interdite à la radio. Elle parlait d'un sujet grave, celui du refus de faire la guerre etc. Pendant sa traduction, la clientèle souriait, certains d'entre eux se sont mis à rire ! On m'a expliqué plus tard, que ce rire exprimait l'expression d'une gène, d'un désarroi… Pour dégeler l'atmosphère… Je me souviens avoir enchaîné avec "Parii-is Rei-ne du mon-de…en imitant Mistinguet. Personne n'a dansé, mais à la fin : tout le monde s'est écrié : "Ça cé  Pa li " !!!

Juin, chez l'imprésario…Un après midi, avec Tanaka surpris de voir mon contrat de travail sur mon passeport, nous sommes allés voir l'impresario qui s'était occupé de faire venir "l'orchestre français". voir la page "Embarquement Yokohama". J'apprends que Jean Amoros, le pianiste des cubains de "Keur-Samba" n'avait finalement pas donné suite au contrat… En conséquence, l'hôtel qui attendait l'orchestre s'est retourné contre l'impresario et lui a réclamé une grosse somme d'argent pour dédommagement. J'étais plutôt mal à l'aise… et s'il apprenait que je travaille à "Canot-bar" sans contrat… Après une discussion entre eux, interminable, Tanaka se tourne vers moi : "Il voudrait que tu montes ton orchestre, que tu fasses venir d'autres musiciens français pour le "Tokyo Hôtel", c'est un palace…"  ajoute Tanaka et puis : "C'est très bien payé : vous auriez 10.000 yens par jour pour chaque musicien" (130 NF/jour alors que j'avais 30 NF par soir au "Canot Bar"!  Tanaka continue, raide comme au garde à vous : "Monsieur Kobayachi dit que les voyages en avion sont au frais de l'hôtel et qu'il t'offre le voyage pour ta femme… Monsieur Kobayachi insiste pour que vous soyez là vers le 15 aoùt prochain. Toute la publicité : photos, disque et télévisions doit être faite avant l'ouverture des Jeux Olympiques :  Plus de 3 mois nous séparait de l'ouverture des Jeux du 10 au 24 octobre. J'envoie un télégramme à ma femme afin qu'elle recontacte les 2 ou 3 musiciens qui avaient été déçus par cette affaire avortée. Mais il fallait qu'elle en trouve 2 ou 3 autres et l'impresario  voulait un accordéon ! ça compliquait tout... D'après Tanaka, il existait un accordéoniste français, très connu à Tokyo dans un décor montmartrois qui gagnait énormément d'argent et depuis de nombreuses années…

Fête du 14 juillet 64, Tanaka m'invite à la réception de l'Ambassade de France. "Tous les français sont invités à boire le champagne - Et toi, comment tu peux entrer ? - Moi, je suis demandé pour chanter la Marseillaise en français, tous les ans on me demande et je rencontre beaucoup de gens ". Tout le gratin des français installés à Tokyo est venu mais aussi des personnalités japonaises en kimono de cérémonie de l'Institut franco-japonais. Parmi les français de passage, je retrouve Freddy le suisse allemand… Les hôtesses d'entrée ont cru bien faire... Depuis la présence de Yoko aux "prières récompensées", on ne se voyait plus qu'au Fugestudo, dernière étape pour de nombreux voyageurs en quête de petits boulots… D'autres, posaient là leur sac, pour se refaire une santé malmenée dans les fumeries de Kaboul ou sur les routes poussiéreuses du Pakistan. Patrice, embarqué à Saïgon est là également. Sur le bateau, il était plongé dans la philosophie de Krisnamurti, il souhaitait lire ses écrits en haut du Mont Fuji. Il revient d'un tour du Japon en stop, sur son sac à dos est cousu un petit drapeau français : "C'est utile pour me différencier des américains qui sont plutôt mal acceptés…Ici, à la campagne, beaucoup de gens m'ont invité à manger, j'ai pris 10 kg ! Pour dormir, on m'indiquait le temple le plus proche et j'ai toujours été bien reçu. Je dois rentrer en France, mon père m'attend pour reprendre son usine." Après avoir fait "Sup. de Co.", Patrice voyageait depuis 1 an et demi avec 1 dollar par jour. Il a passé 8 jours dans ma nouvelle piaule avant de reprendre le bateau pour Irkoust près de Vladivostok afin de prendre le transsibérien. (Salut Patrice, contacte moi à Junas 30…)

Dans un nouveau quartier. depuis peu dans un autre quartier de Tokyo à "Komagomé", à 45mn en métro du quartier Shinjuku. Un habitué de "Canot-Bar" m'avait mis en contact avec un célèbre peintre japonais : Monsieur Ito, d'un certain âge. Ce peintre avait vécu à Montparnasse dans les années 30 en compagnie de Foujita. Son fils "Go" souhaite apprendre le français pour aller aux Beaux-Arts à Paris. A raison de 2 cours d'une heure chaque semaine, le papa offre de me payer le loyer d'une "grande chambre". Le loyer d'une "six tatamis" est cher au Japon. Toutefois, Monsieur Ito pose une condition : son fils doit pouvoir venir à pieds à ses cours. Ma nouvelle maison est donc à 300m de chez eux. Leur famille habite un petit temple, au milieu d'un parc dans un endroit magnifique dont l'équilibre "Zen" entre parties sablées, bassins, verdure et nombreux oiseaux semble magique

7 64 chez go ito komagome

Ma petite maison d'un étage est constituée de 4 pièces de 6 tatamis chacune, les cloisons sont des plus légères : 2 cm ! Au rez de chaussée habite la "concierge?, la responsable?" avec 2 enfants. Au premier étage, un couloir éclairé par deux cadres à glissières lesquelles sont en réalité des portes plutôt "symboliques", elles sont  en papier translucide! Par les gestes, je fais comprendre à mon élève, qu'il n'y a pas de serrures, ni à l'une, ni à l'autre ! "No need ! no sheef  in Japan" me répond  Go, tout rouge de confusion.  Le quartier est tranquille, la rue est si étroite que les voitures ne s'y engagent que pour stationner. La voisine m'amène tout de suite des pommes pour m'accueillir et la petite fille du bas a mis son kimono des dimanches pour m'apporter un bol de soupe. J'apprendrai plus tard, par Tanaka, que ma voisine ayant entre 30 et 35 ans restera vieille fille… "Après 30 ans, les femmes ne trouve plus d'hommes pour se marier.". Plus tard, j'avais fini par remarquer que chaque semaine, deux hommes venaient discuter avec la "responsable"  à mon sujet. Go m'a fait comprendre avec son dictionnaire que la police du quartier prenait "bien soin de moi", que c'était toujours comme cela avec les "gad jin's"…

Photo : Lulu san et Tanaka san

7 64 lulu et tanaka komagome

A "Canot Bar", où je suis depuis 1 mois, je remarque que les habitués ne sont pas les mêmes selon les jours. Il y a ceux du lundi, ceux du mardi etc. J'ai vite pris conscience que tel jour de la semaine, les clients redemandaient les succès de Charles Trenet, les "requests" d'un autre jour étaient des musiques de films, ou le répertoire d'Yves Montant. Il est évident que je manquais de répertoire. La barmed qui ne parlait pas français connaissait les paroles de "Sou les toua de Pallis te vela manini…" (du film de René clair). J'ai eu bien du mal à la comprendre pour écrire les paroles sur un papier ! Ce bar minuscule était plein tous les soirs. … j'y ai fait la connaissance de Kumiko. La belle secrétaire d' "Unifrance film", elle parle très bien français, me parle de son patron Jean Lacouture, le correspondant du "Monde". Elle m'invite à venir à son bureau et me donne une invitation pour le vernissage des "Parapluies de Cherbourg" (Les films étrangers qui passent au Japon sont toujours en V.O.). La vue de ce film de Jacques Demy est resté pour moi un moment d'émotion inoubliable et, à voir les kleenex's qui circulaient dans les rangées, je n'étais pas le seul … Il a fallu que cette histoire d'amour qui aurait pu être banale, soit sublimée  par l'harmonie des couleurs, la beauté de Catherine Deneuve et l'écrin musical dû au génie de Michel Legrand pour qu'elle devienne un chef-d'œuvre. Cette œuvre est pour moi susceptible, 44 ans plus tard, de me produire les mêmes émotions et aux mêmes passages du film. Après cette projection, je me suis senti bien seul parmi ces français qui ne parlaient que de leurs problèmes personnels...nourris de leurs inquiétudes par rapport à la guerre au Vietnam…

Quant à mes habitués, quelques semaines plus tard et sous leurs demandes, j'ai du apprendre les chansons du film. Au début on chantait tous "la la la". Les premières paroles, en anglais !, sont arrivées avec "Brasil 66" de Sergio Mendès :  "Watch what happens". Tanaka  m'apprend que Michel Legrand vient d'arriver au Japon, "C'est une grande vedette et qu'à chacun de ses voyages, une foule japonaise l'attend à l'aéroport."

2 Aout 64. Pour mon anniversaire, Tanaka veut me faire un cadeau. J'avais remarqué depuis quelque temps qu'il n'oubliait jamais son petit magnéto quand il venait m'écouter chanter, je l'invitais toujours pour faire un petit bœuf, son bonheur! Il me propose donc de venir avec lui dans le quartier Akihabara (si ma mémoire est bonne) endroit réservé au commerce électronique. Dans ces rues, les boutiques ne vendent que magnétos, haut-parleurs, radio etc. Sur le trottoir, nous entrons dans une cabine de 2 m² ! Tanaka sort de son sac une bande magnétique. Un quart d'heure plus tard, je ressors avec 2 disques vinyles, 4 morceaux que je possède encore.

Le 10 Août: Les "vacances japonaises" Après le chaud et pluvieux mois de juin où les chaussures de cuir moisissent d'humidité, en juillet et août la température varie entre 32 et 35°. En juillet, la "Mama san" (la patronne) paie les vacances de son personnel. Il s'agit d'un voyage de 24h à à Mito, 100 km au nord de Tokyo dans un hôtel du bord de mer. A la gare, la "mama san" et les deux filles du bar ont mis leurs plus beaux chapeaux. A la plage, elles se trempent les pieds et retournent vite sous leur parasol pour ne pas bronzer, il faut rester bien blanche, ne pas ressembler à des paysannes ! Quant à moi, je fais figure de héro en me fichant à l'eau !!" So deska nee!" (admiration des filles!). Ces "Vacances Canot" tant attendues, on m'en parlait depuis 15 jours afin que je n'en n'oublie pas la date!

7 64 vacances canotA l'Hôtel Mito de g.à d. : le barman, la barmed qui m'apprit les paroles françaises de musiques de film : "Sou les toua de Pallis te vela manini…" ...La patrone, son gamin et la serveuse.

16 août. L'impresario a rappelé Tanaka pour lui signaler qu'il n'a toujours pas eu de nouvelles des musiciens français. N'ayant pas reçu leurs identités pour établir les demandes de visa, il annule les projets de contrat avec le Tokyo Hôtel. "Il dit aussi  qu'il ne prendra plus jamais de français..." m'annonce Tanaka, rouge de confusion…

Un premier bilan. Après 4 mois de "Canot Bar" mon répertoire est parfaitement rodé, c'est la routine. J'aimerais toutefois rencontrer le milieu des musiciens. Ils sont bien quelque part… Avec mes 13.200 yens par semaine (6 soirées), A  part le "Maxim' de Tokyo" où le Duo Francine et Philou sera invité en… 1972 dans d'autres aventures. j'ai largement de quoi payer mes repas dans des restaurants italiens, allemands, espagnols ou hongrois, tous tenus par des japonais, aux prix de 200 à 250 Yens par menu. Ma chambre, "gratuite", me permet de faire quelques économies pour continuer mon but : voyager… J'ai d'ailleurs souvent le nez sur mon planisphère : avec cet argent,  je peux aller soit aux Philippines, soit à Hong-Kong, ou bien en Corée, au Cambodge, au Laos… ces deux derniers pays étant souvent qualifiés de paradis par certains voyageurs… D'autres ne jure que part l'Afganistan, de son haschich… A cette époque, je n'ai jamais été aussi conscient de ma totale liberté de pouvoir vivre au hasard des rencontres, combien plus enrichissantes qu'en France!

Je loge pour quelque temps une française, une grande fille sportive qui vient d'un village près de Bâle : Diane. Elle parle parfaitement anglais et me donne une leçon par jour. Diane, en un an, a fait la route à pied, en stop, sac à dos depuis son village. Elle est moins rêveuse et plus rapide que Patrice.  Un soir, en rentrant de "Canot Bar", Diane, ses affaires et mes économies avaient disparu !… Moi qui envisageais de partir pour Hong Kong après les jeux Olympiques et d'embarquer sur le "Viet Nam" du 8 novembre, c'était raté, il fallait que je remette de nouveau de l'argent de côté. J'ai fait alors appel à Freddy le suisse, qui m'avait parlé de figuration au cinéma … Sur ses conseils, j'étais venu pas rasé… pour jouer les types fourbes !… En fait de film policier,  j'ai du danser une  valse de Vienne, en frac, avec une américaine pas très douée sur les 3 temps ! C'est pas toujours facile le métier d'artiste !

10 64 yoko et dianeYoko et Diane. (Yoko 30 ans, de mère Coréenne, très lourd à porter au Japon...)

La grosse bêtise… Début octobre, un soir, je loupe mon train.  J'arrive avec un quart d'heure de retard au "Bar Canot". La "mama san" regarde sa montre. Je lui prie de m'excuser en anglais et en japonais (goménasaï). A la fin de la soirée au lieu de terminer à minuit et demi comme tous les soirs, je chante jusqu'à 1h, l'heure de fermeture. Les jours passent et on oublie l'incident. La dernière semaine du mois se termine, les 3 employés attendent leur enveloppe, alignés comme au garde à vous ! Je suis surpris, il me manque une soirée : 2200 Yens. Je fais constater l'erreur à la patronne. Elle me montre sa montre : "Last monday, you'l be late …." Furieux, je laisse exploser ma colère, mon anglais me manque pour lui signifier que j'avais amplement rattrapé mon retard… En colère, je prends ma guitare et mon ampli, j'appelle un taxi et je rentre à Komagomé. A peine rentré, mon téléphone sonne. Yoko était en larmes, inconsolable. "C'est très grave, c'est très grave…" ne cessait-elle de répéter… j' appendrai 7 ans plus tard qu'elle avait perdu la face vis-à-vis de l'organisation "Sokagakaî".

9 64 depart patrice vladivostok15 septembre : Départ de Patrice, il retourne en France par le train de Vladivostok qui travers la Sibérie.


 

Rencontre de Zabo, un phénomène."C'est toi Lulu ?"  Un drôle de personnage m'interpelle de la ruelle : c'est Zabo. Il a quelque chose d'un Philippe Clay avec, sur le visage la joie de vivre en plus. "Je te cherche depuis ce matin, au "Fugestudo", on m'a dit que tu habitais le quartier "Komagomé". Alors j'ai demandé dans un poste de police s'ils connaissaient un "gad jin" français dans le coin. Ils ont téléphoné pendant une heure… sans doute à tous les postes de police… Ils m'ont offert le thé pour me faire attendre… Puis, ils se sont mis à parler très fort au téléphone… un poste avait ta fiche de "gad jin"… Alors, ils m'ont accompagné jusque là". Il continue : "J'ai entendu parler de toi par une jeune chinoise rencontrée à l'Alliance française de Singapour… J'arrive à Tokyo pour encourager Kiki Caron". Zabo s'installe, le courant entre nous passe tout de suite. Il me raconte qu'il vient de fuir le Laos où il était resté plusieurs mois, fou amoureux d'une prof de Français, mariée… "Son mari m'acceptait comme l'amant officiel et c'est moi qui dérouille…". Je lui raconte aussi ma fuite de Paris … pour des raisons similaires sauf que je n'étais pas l'amant mais le mari qui n's'en foutait pas !

Ses récits de voyage sont enchevêtrés, il n'est pas rentré en France depuis 4 ans. Plein d'enthousiasme, il me parle de la Patagonie, de la terre de feu où il a failli mourir de froid, du Brésil où il a appris le portugais par amour de la langue des bossas novas. Il me montre des pas de danse ! Connaît Jobim ! Zabo a appris l'espagnol en traversant en stop tous les états de l'Amérique centrale… le Mexique : "Plus je me rapprochais de l'équateur plus c'était long par rapport à la carte ! …" Il me parle des USA, du Québec, est allé voir Gilles Vigneau à Natashkuan, au nord du St Laurent. "Après mon départ, quand j'ai planté ma tente à Fontainebleau, il pleuvait, je me demandais si je ne ferais pas mieux de rentrer à Paris !!" Mes péripéties japonaises le font rire, il connaît bien le Japon pour y être déjà tombé amoureux. "Eh! tu t'rends compte, c'est l'seul pays au monde où tous les films sont en V.O, tu  peux imaginer ?, quand t'as un coup d'blues, tu peux aller voir "Pépé le moko"… Au Japon, il se replonge dans ses amours passées, il me parle d'une "Masako". L'émotion passe comme en musique du mode majeur au mode mineur. Notre discussion reprend son mode sentimental. Je lui parle de mon gamin  et de ma femme qui me manquent… Zabo est dessinateur humoristique, un peu cinéaste, admirateur de Tati et d'Etaix mais il a perdu sa caméra de16 mm. Il a traversé l'Inde avec un écriteau : "no papa, no mama, no love, no money" ! Il a été l'invité  de grandes familles indiennes dont les enfants apprenaient le français pour leur culture. Zabo se débrouille bien en vendant ses croquis dans les journaux, toujours des scènes de rue qui font rire " En Inde, j'ai bien vendu, surtout des B.D. où les pakistanais avaient toujours le mauvais rôle !"

Zabo a froidZabo à froid !

10 Octobre : Les Olympiades : Tous les soirs, nous sommes au village. Au début, on s'est heurté aux gardiens, hermétiques. Impossible de les amadouer. Quelques sportifs chahutaient derrière le grillage. Zabo, à l'écoute, a vite repéré qu'ils étaient brésiliens. Il les interpelle, se met vite à plaisanter avec eux… Vingt minutes plus tard, on est passé devant les japonais, impassibles, Zabo avec une carte de boxeur et moi avec une de basketteur ! (Vu le nez de Zabo et ma taille de 1m, 67, c'était tout de même un peu osé !). Le premier soir on a mangé avec les français, tous faisaient la gueule, l'atmosphère était lourde, on n'a jamais compris ce qui s'était passé autour de Christine Caron … Zabo, fortement déçu m'a entraîné, juste à côté, dans le pavillon des brésiliens. Chez eux, médailles ou pas médailles, les soirées tournaient rapidement "carnaval". Plusieurs sportifs, issus d'écoles de samba, donnaient vie à tout objet qui pouvait entrer en "batucada" , j'ai vite compris que je ne pouvais revenir sans ma guitare…

Quartier "Ginza". Le "Savoy Club". Pendant ses soirées délirantes, Tanaka et Yoko me cherchaient du boulot à Ginza. Tanaka avait un ami pianiste eurasien (exceptionnel au Japon), né au Japon d'une mère française et de père officier japonais mort par Hara-kiri à la défaite japonaise. Sa mère lui avait appris le français, mais sans notre Culture. En fait, la pensée, la logique du fils était complètement japonaise. "Monsieur Jean" parlait très bien français mais ne savait jamais répondre aux questions qui me préoccupaient : il était toujours surpris par ma curiosité.

11 64 savoy club ginzaPhoto : Chaque petit rectangle est un bar-club

J'ai donc travaillé au "Savoy club", en haut de cet immeuble, dans cette rue encombrée de taxis et éclairée comme en plein jour. Des enseignes superposées au niveau de chaque étage semblaient empilées sur les portes d'entrée. Un soir, distrait, je suis sorti de l'ascenseur sur un autre palier… paumé, j'ouvre les portes du couloir les unes derrière les autres : ce n'était que des bars ! Certains, minuscules à 2 tabourets et un barman (bars pour discussion d'affaires paraît-il). Dans la plupart, une dizaine ou une vingtaine d'hôtesses en kimono ou en habit occidental et louées à l'heure attendaient devant de petites tables.  Je suis resté un mois, chanteur au "Savoy Club", un salon de 12 hôtesses où les hommes viennent seuls, sans leur femme, confier leurs soucis à de ravissantes compagnes. La location d'une hôtesse coûte excessivement cher… Pendant les jeux Olympiques des français ce sont fait littéralement vidé leur travelling-chèques ! J'ai vite remarqué que les clients japonais ne sortaient pas un yen…. Ils "payaient avec leur carte "Sony", "Mitshubishi", "Mitsui"  ou autres… En effet, à partir d'un certain grade dans la hiérarchie de la compagnie, tout devient gratuit !. Evidemment, les clients ne venaient pas pour moi, j'étais là comme un "exotisme" offert aux clients.  Par contre, j'étais très chouchouté par les hôtesses en attente de réservation  (c'est tout !).

11 64 douze hotesses 1Photo et affiche dessinée par Zabo

Extrait des chansons demandées au Japon : : 000 : Le danseur de charleston  (Jean-Pierre Moulin).  2 m/n 30 : Les feuilles mortes (Prévert/Kosma)  5 m/n 20 : Quand je monte... ( Salvador) . 6 m/n : J'ai du soleil plein la tête (Hornez/Crolla).
12 64 sortie des clubs zabo super net

Des musiciens à la pelle… Ils travaillent tous dans ces genres de salon que je viens de décrire, ils sont sans doute des dizaines de mille rien qu'à Tokyo ! De temps en temps, Zabo venait avec moi, ces interventions au micro avec ses quelques mots de japonais décelaient des talents de clown qui semblaient être appréciés surtout des hôtesses. Evidemment son numéro continuait dans le métro... De véritables trains, très longs, de 300 à 400m. Dont les stations,ont leurs quais comparables à ceux de nos grandes gares. A partir de minuit, les clients quittent ces "salons" les premiers, les rames sont bondées, il n'y a que des hommes dont beaucoup sont éméchés. 20 minutes plus tard une foule d'hôtesses prend les métros suivants et le dernier est réservé aux musiciens… Evidemment, avec Zabo, on se trompait toujours afin de se trouver au milieu des filles !

Deux mecs dans un wagon au milieu d'une centaine de beautés cherchant toutes à ressembler à Sofia Loren ou à Brigitte Bardot ! ça déclenchait aussitôt le fou-rire général ! On se retrouvait à la maison, les poches pleines de fruits, de gâteaux et même des cuisses de poulet laissés sur des tables… Enfin, le dernier métro était tout autant bondé de musiciens, aux étuis de trompette, de violon, de saxophone pour ne pas tous les nommer. Aucune femme ne semblait admise dans leur wagon ! Il faut dire que les quartiers Ginza et Shimbashi possèdent des cabarets gigantesques où une centaine de danseuses peuvent évoluer sur la  scène… Les revues sont légions chacune ayant son  "Big Band". Dans ces lieux prestigieux, 500 hôtesses ou plus… peuvent accueillir 500 clients. Sept années plus tard, notre "Duo Francine et Philou" sera  invité par le frère du Roi d'Arabie Saoudite dans un de ces lieux célèbres : Le Copacabana" de Tokyo. J'y reviendrai… (voir les pages concernant le "Duo").

Un jour, j'ai posé à Tanaka la question que tout français se pose : comment peut-on approcher ces belles filles ? Après un silence embarrassé , il me répond : " En principe, les hôtesses ne sont là que pour faire parler le client, le distraire et c'est interdit de sortir du club avec lui…, ils peuvent se téléphoner…" dit-il en riant !. " Mais si le client insiste et si la fille ne veut pas…? - Si c'est un gros client, la "mama san" fera comprendre à l'hôtesse qu'elle devrait être plus "gentille" !! -Au risque de la renvoyer si elle refuse ? " Ma question est abrupte et j'ai senti mon ami Tanaka gêné, très embarrassé, comme si je lui demandais de trahir son pays...   

Une aventure inédite : Après ma soirée au Club-Savoy, monté en catastrophe dans le wagon des hôtesses, je me suis trouvé tout à la fois coincé et protégeant une petite femme  qui m'arrivait à l'épaule, à chaque station la poussée devenant de plus en plus forte... Elle s'est retrouvée, sans un mot, dans mes bras. La prochaine station : Comagomé était la prochaine. Je n'ai pas osé la déranger, elle semblait si bien... Après 6 ou 7 stations, je suis descendu avec elle. Toujours sans un mot, on s'est couché, peu dormi..! apaisés. A 6 h son réveil sonnait pour aller au travail. "Be fast be fast my hasband is comming." Dix m/n plus tard,  je me suis retrouvé sur le quai d'un gare dont toutes les indications étaient écrites en japonais !  j'ai demandé où était Ginza ,on m'a mis dans le bon train. J'étais en grande banlieue ! Charmante petite japonaise, je ne connais pas ton nom et toi tu ne connais pas le mien ! Plus tard dans mes vacances à Tokyo en 65, Masako me donnera une explication...

Les "O furo's" japonais. A Tokyo la température descend rarement au dessous de 4°. Avec Zabo, on fait comme tout le monde, sans chauffage … on va se réchauffer au "O Furo" de notre quartier. Les " O furo" sont des lieux de vie où les hommes et les  femmes  de  tous âges  viennent tous les soirs se laver avant de se tremper quelques minutes dans un bassin où la température de l'eau oscille entre 40 et 42°. Pour aller au bain fumant, on traverse une petite salle encombrée de minuscules tabourets en bambou sur lesquels, à tour de rôle, chacun se lave à grands seau d'eau, puis, les uns , les autres se massent, ou se rasent la tête… tout en discutant. A 42°, ça brûle mais ça réchauffe tout le corps  pour une partie de la nuit ! Avant l'arrivée des américains on m'a raconté que les "O furo's " étaient mixtes … Quelle horreur pour un américain! Les nouveaux conquérants les ont aussitôt interdits. Il fallait bien leur inculquer les "bonnes manières" à ces sauvages!

Vers le 15 décembre Une démarche à domicile.Un français, la trentaine, est venu nous voir à Komagomé. Sur les tatamis, déchaussé mais en costume cravate, on s'est tout de suite méfié.  Il se disait envoyé par le mouvement "Sokagakaï" de Paris, un nouveau parti bouddhiste qui commence à avoir une centaine d'adeptes en France. Durant plusieurs heures ce monsieur a essayé de nous persuader que nous ne pouvions être qu'angoissés à vivre une vie aussi instable. " Vous êtes sur un radeau au milieu de la tempête… pourquoi ne pas accepter une bouée et rejoindre une notre grande famille ? Et Zabo de répliquer :  "Mais sur notre radeau, on est bien, on n'arrête pas de rigoler! "  Les jours suivants allaient nous le confirmer… Le VRP est parti déçu, sur son rapport : on est certainement qualifiés d'instables, voir : irrécupérables

11 64 article cherchez la femme"Chercher la femme"  Depuis 2 mois, chaque semaine Zabo a une page à faire dans "Chercher la femme" un hebdo pour jeunes filles. Aussi, dans le "métro des filles", ou dans la rue, on se creuse le ciboulot pour trouver des sujets de drague qui nous font rire. Cette page ayant, paraît-il un gros succès, une journaliste de l'hebdo est venue nous interviewer  (en anglais) à la maison afin que l'on se raconte tant sur le plan sentimental que sur notre façon de vivre, nos espérances etc. Avec Zabo gràce à sa pratique de l'anglais autour du monde (pour une fois, il était sérieux !), on s'est appliqué, on a essayé de parler de notre bonheur, de nos métiers qui nous permettaient de pouvoir vivre comme on l'entendait… qu'un mois de travail assuré permettait de projeter un choix de liberté… La semaine suivante on avait 4 pages dans l'hebdo ! Dès le lendemain  de la parution, au titre de "Lulu et Zabo étudient L'art de l'Amour autour du monde" et jusqu' à mon départ, on a reçu une pluie de rendez vous …! Souvent des groupes de 3 ou 4 jeunes filles, mais aussi des filles seules, ce qui nous obligeait à mettre un chiffon rouge à la fenêtre… Pour les groupes, on leur préparait une pile de crêpes.  Elles les goûtaient du bout des lèvres dans une ambiance de collégiennes. Je leur chantais des bossa nova pendant que Zabo leur en montrait les pas. Puis la chute semblait la même à chaque visite. Soudainement, l'une d'entre elles regardant sa montre, donnait le signal du départ… En une minute, les oiseaux s'étaient envolés, on restait avec notre pile de crêpes… Ce scénario s'est produit plusieurs fois avec des collégiennes en uniforme de 15 ou 16 ans !

Les 2 gaminesC'est plus pour de rire ! Ces soirées ont commencé à se gâter le jour où une fille d'une vingtaine d'année ayant jeté son dévolu mon copain, a commencé à passer une nuit, puis deux… Le chiffon rouge ne lui faisait aucun effet ! Quelques jours plus tard, elle s'est ramenée avec un gros sac de riz de 10 kg… puis, lorsqu'elle à parlé de télé, on a dit : Stop !  Après avoir lu l'article, Tanaka nous a appelés en rigolant : "Alors vous voulez vous marier au japon, c'est une bonne nouvelle !!  mais votre propriétaire en n'est pas contente du tout, ell a fait tous les point de vente du quatier pour racheter les numéros, elle est en colère, elle avait perdu la face !  En fait, le texte japonais ne parlait aucunement du sérieux de nos conversations, de nos propos tenus sur la liberté ... La journaliste avait décrit et sur 4 pages, notre "ennui" de se sentir seuls au Japon…

Des musiciens français… Monsieur Jean", le pianiste m'a emmené un soir  visiter des musiciens français au "Club Rat mort", ce club était un des rares à avoir un trio français. Nous sommes arrivés pendant leur pause, les trois hommes jouaient aux cartes. Ils étaient à Tokyo depuis 4 ou 5 ans, toujours dans ce même lieu. Leur répertoire était pratiquement le même que le mien, mais joué à l'accordéon. Monsieur Jean m'a précisé qu'ils gagnaient énormément d'argent car ils étaient venus de France sur un gros contrat, lequel était tous les ans majoré sans  avoir à le demander !… Et que, c'était ainsi au Japon… Je découvrais l'énormité de ma réaction à "Canot Bar" face aux habitudes japonaises.

Du 20 au 27 décembre : "Club Elite Son's"Mr Jean vient souvent me rendre visite au Club "Savoy" pendant les poses de son orchestre. A chaque fois, il discute avec la "mama san". Je ne saurai jamais quelle tractation s'est élaborée au dessus de ma tête toujours est-il qu'à la fin novembre, il m'a fait  miroiter l'idée que je pourrais venir chanter dans son orchestre et que je serais très bien payé. Je lui avais indiqué que je devais quitter le Japon avant le 7 janvier car mon visa de 8 mois expirait. Il m'offrait : 24 000 yens pour la seule semaine précédent Noël ! C'était inespéré, juste avant de quitter le Japon… J'étais déjà tout excité à l'idée de me baigner dans la culture d'un autre pays, un peu moins organisé, un peu plus nonchalant, Zabo me faisait miroiter le charme de l'ancienne Indochine. Et puis retrouver Hong-Kong, si spectaculaire, avec ses plages à un quart d'heure du centre ville… Ici, à Tokyo, chaque heure passée intrigue… mais, à force de n'en rien comprendre… ça fatigue…   J'ai tout de suite accepté cette nouvelle affaire au "Son Club" surtout que la rythmique était très correcte avec un guitariste qui copiait Barney Kessel  à la perfection. Le "Son Club" était plus chic et plus grand que le "Savoy", il devait y avoir 25 ou 30 hôtesses plus une demi-douzaine de barmen,  c'était une nouvelle expérience…

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Au Mont Fuji.De son côté, mon amie Yoko nous parlait depuis un certain temps d'une grande fête qui allait se dérouler en décembre au Mont Fuji. En fait de fête, c'était un rassemblement "Sokka ga kaï " de plusieurs dizaines de milliers de personnes, ou plus. Sur place, Yoko nous a présenté aux personnalités organisatrices qui nous ont placés dans les premiers rangs parmi d'autres "gadgin's". (honorables étrangers) Devant nous se dressait un immense "autel de curé "pour prêcher la bonne et sans doute l'unique parole. Puis, Yoko me passe mon chapelet bouddhiste (qu'elle avait conservé !). Un silence pesant s'est alors approfondi, remplacé progressivement par un bourdonnement très grave qui s'est amplifié… J'ai senti mes poils se dresser et sans doute mes cheveux… une telle foule qui psalmodie sur une même note, très grave (sans doute un mi) dégage une puissance magnétique qui m'était inconnue… La prière a suivi : "La lé gné la lé gné kio, "La lé gné la lé gné kio", m'a rappelé ces heures qui n'en finissaient pas  chez Yoko, contrôlées par un réveil ! Ces "préludes obligatoires à l'amour" raccourcissaient sévèrement nos nuits… La peau encore vibrante, fraiche, j'avoue avoir été secoué. Zabo à côté de moi, s'est vite aperçu de mon état : "T'inquiètes pas, j'ai ressenti les mêmes effets dans les macumbas au nord-est du Brésil et les condonblés en Haïti… C'est au moment où les photographes s'approchaient des ga djin's que l'on a pris la fuite discrètement. Je découvrais que cette secte "Sokagakaï" comme toutes les religions, c'était pas de la rigolade... en ce qui me concernait, il valait mieux que je déguerpisse… (Des années plus tard, cette secte  deviendra le 3ième parti gouvernemental ! Beaucoup plus tard, à Paris en 68, Masako, venue en stop avec Zabo depuis son Japon me fera remarquer leurs groupes, tous derrière leurs petits drapeaux devant les devantures de bijoux de l'avenue de l'Opéra à Paris. "Tu vois Lulu (à prononcer entre Ruru et Lulu…) si tu étais resté au "Sokagakaï" : tu porterais un petit drapeau et tu serais chef !!

Yokohama, 31 décembre 64 .  Freddy, Tanaka que je retrouverai  à  Malakoff en 67, Mr Jean et Zabo étaient à l'embarcadère du "Cambodge". Comme à chaque départ,  des centaines de guirlandes reliaient le navire au quai… avec des dizaines de familles en larmes, serrant leurs enfants partant étudier en Europe. Je n'oublierai jamais ces mères, leurs cris de douleur déchirants,  accentués à chaque rupture d'une nouvelle banderole… Nous aussi, on avait les larmes aux yeux. Zabo avait raison : "Dans les voyages, le plus difficile est de quitter ses amis". Trois jours plus tard, un nouveau style de vie, une aventure musicale d'une année d'autres amours, complètement différents m'attendaient à Hong Kong …

 

 Suite dans la page :

Vie d'un musicien à Hong-Kong

 

Le livre de 232 pages (83 photos en noir et blanc et 54 en couleur) "Les aventures picaresques d'un Jazzman autour du monde."relate la vie d'un musicien, ses premiers "bœufs" à partir de 1952, son expérience musicale de jazzman à Paris jusqu'en mars 64, date à laquelle il part au Japon... en touriste... avec guitare et ampli. Il repartira cette fois autour du monde pendant 4 ans avec le Duo Francine et Philou, puis voyagera en Europe pour ne revenir définitivement dans sa maison dans l'Yonne qu'en 1973.

C'est toutes ces aventures :

1°Celles du 1°voyage de Philou, vécues en célibataire en de mars 64 à fin décembre 65...

2°Celles vécues en duo pendant 4 ans (aux trois quarts écrites par Francine).

3°Enfin la vie d'un musicien seul à Hong-Kong, au Laos et en Thailande que contient ce livre édité à compte d'auteur.

 Ce livre  existe en DVD 

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Traduction en anglais

 
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