Show-biz à Hong-Kong en 65

 

 Vie d'un musicien à Hong-Kong

1965

(Extraits des "Aventures picaresques d'un jazzman autour du monde")

 

Jour de l'an 1965.Je quitte quand même le Japon avec un petit serrement de cœur, Zabo pense y rester un an, il est apprécié comme "cartooniste" et puis, il me parlait si  souvent de sa Masako… il n'aime pas du tout Hong-Kong où tout n'est que business… Deux mille kilomètres plus au sud, sous le tropique du Cancer c'est un hiver printanier qui laisse glisser le "Laos" entre les îles de Hong-Kong. Quatre jours plus tôt, à l'embarcadère de Yokohama, j'ai rencontré un français : "Jean" . Il est polytechnicien, parle parfaitement anglais et vient à Hong Kong pour transformer son visa de touriste japonais en visa de travail. Il a trouvé un emploi au Japon. Pour poser nos bagages, il me propose de prendre une chambre à deux au YMCA, à Kowloon à deux pas du "Sea Terminal". Les YMCA sont très stricts me dit-il mais on peut y échanger des tuyaux avec ceux qui y habitent depuis un certain temps.

Face au monde chinois. Ici, comme en Angleterre, les administrations font le pont "New Year"! Sur le ferry boat, en direction de l'île de Hong Kong, Jean me montre du doigt un building de 20 étages. "C'est le "Hank Sang bulding". Au 12e étage, c'est l'Alliance Française, tu trouveras "Le Monde", le "Canard" et des jeunes filles qui cherchent à parler français… e Consulat, lui, est au 10ième étage, en général, quand tu as besoin d'y aller c'est que tu as des emmerdes ! Pour traverser, tu prends le ferry : c'est à 100 mètres, tu suis la file des chinois, tu paies 10ct de H.K.dollars (0,9 centimes de francs !), Quand un ferry part, tu attends 4 mn et le suivant arrive, c'est comme cela jusqu'à 2 heures du matin. La traversée dure 8 mn. A l'embarcadère, sur la droite, tu longes le quai des "sampans". En bavardant, j'apprends rapidement où sont mes repères ! Une phrase de Zabo me revient à l'esprit : "Si tu as pu te démerder pour vivre au Japon, tu le pourras dans n' importe quel pays du monde …"  C'est vrai, ici, même si l'on conduit à gauche, les rues ont des noms, les maisons possèdent des numéros et les plans restent dans le bon sens !

1 65 2 la traversee du boulmich

La découverte de Kowloon. Loin des écoliers japonais en tenues immaculées traversant en rang, drapeau en tête les passages aux feux verts, les petits chinois grouillent dans tous les sens, pour la plupart nus pieds dans Nathan Road. Nathan road, cette arête de poisson qui monte vers les "Nouveaux territoires" puis jusqu'à la frontière chinoise. Les européens, eux sont cantonnés autour des administrations, des banques et des hôtels. Cinq cents mètres plus haut, dans Nathan road, tels des Cartier Bresson, quelques touristes amoureux de l'insolite, flânent à la découverte de scènes de rue. Au bout de cette péninsule, sur un demi-km², toutes les activités sont concentrées : le "Sea Terminal" avec ses départs de ferrys pour différentes Iles : Hong Kong, Lantao, Lama et Macao. Puis, des hôtels internationaux : "Le Péninsula Hôtel", le plus ancien, très Victorien,  le "Hyatt Hôtel", le "Hong Kong Hôtel" Zabo mettra tout son talent dans une gigantesque fresque qui fera le tour de son bar, enfin l' "Ambassador Hôtel" dont j'aurai l'occasion de reparler. Chacun de ces hôtels possède son Big-Band avec attractions et un ou deux quartets dans leurs "lounge bars" ou leurs halls d'entrée.  

                                         2 65 les 2 vendeurs

Les "Chungking Mansions". Sur Nathan road en face du "Hyatt" les "Chungking " sont constitués de deux immeubles de 17 étages à la fois galeries marchandes s'étalant sur tout le rez-de-chaussée et le 1ier étage. Quatre ascenseurs desservent les étages supérieurs. A partir du deuxième, vous entrez dans des familles chinoises, chacune d'entre elles loue une dizaine de chambres minuscules, pourvues d'air conditionné. Certaines chambres n'ont pas de fenêtre du tout… au mieux, elles donnent sur une cour intérieure, poubelle gigantesque dont les ordures atteignent le premier étage… Autrefois les habitants de Hong-Kong habitaient sur des jonques… et la mer leur servait de dépotoir… l'habitude persistera des années… Dans les galeries marchandes, on peut se servir de n'importe quel téléphone, il est gratuit dans toute l'enclave britannique. On y trouve tout le matériel Hi Fi à prix d'usines japonaises. Les boutiques de tissus sont gérées par les indiens Sikhs. On doit entrer dans ces galeries étouffantes de chaleur crée par les néons, pour accéder aux 4 ascenseurs toujours pleins. Plus on monte et moins les chambres sont chères. Dans les chambres du 3ième et du 4ième on rencontre beaucoup d'européens, d'Australiens, d'Américains, voyageurs de passage, mais aussi des journalistes, ethnologues, linguistes, tous attendent un visa… Pour ces deux dernières disciplines, les subsides alloués par le CNRS  leur donne juste accès aux "Chung- king"!. Tous ces voyageurs prennent le même "breakfirst" avec les nombreux musiciens philippins du shows business. A partir du 14 ième étage, la bonne odeur des cuisines envahit l'ascenseur, celle du carry remplace celle de la cuisine chinoise, enfin tout en haut vivent les familles Sikhs puis Pakistanaises qui louent leurs chambres à leurs coreligionnaires.

2 65 les gamins a kowloonLe "Back Room". Sur le cargo mixte "Laos", Jean, le polytechnicien, m'avait parlé d'une boîte de Jazz à Kowloon… Un peu plus haut que les "Chungkings", je tombe sur une pancarte : "Tony Scott Quintet to night in Back Room". Je n'en reviens pas ! Un bar en profondeur, 6 ou 8 petites tables, au fond une estrade de 6 m² et 4 jazzmen philippins : piano, batterie, contrebasse et un guitariste estropié d'une main, il tient sa guitare à plat sur ses genoux, sa main valide exécute les accords tandis que  son moignon sur lequel est attaché un morceau de métal glisse ou frappe les cordes : un étrange style mais qui ne l'empêche pas de swinguer… un génie de la débrouille !

Je reconnais Tony Scott pour l'avoir vu sur des couvertures de disques de Jazz. Sa clarinette posée devant lui sur une table, il converse amoureusement avec une japonaise qui semble-t-il attend un bébé. Je me présente, mon anglais est devenu moins scolaire que celui que j'utilisais" sur le "Laos", par contre, son accent américain me déroute … je lui parle des musiciens US que j'ai eu le plaisir d'accompagner en France : Bill Coleman, Jimmy Gourley, Roy Hayes, Chet Baker… etc.. Tony me présente à sa femme puis m'invite à faire un bœuf. Je n'ai pas joué de la contrebasse depuis 9 mois… Ai-je encore de la corne au bout du doigt ?... Son répertoire me rassure, il joue pour le public, des ballades et des tempos  médiums. Il a l'air satisfait, et, à la pose, parle à son bassiste. J'apprends que celui-ci cherche un remplaçant depuis une semaine, on lui propose une affaire en or au Viet-Nam : 10.000 H.K. Dollars (9000F) pour aller jouer 15 jours renouvelables dans un camp américain. C'est pour lui 6 mois de salaire !... J'accepte de le remplacer pour ces 15 jours. Servi par cet heureux hasard, j'étais depuis seulement 3 jours à Hong Kong et déjà au côté de Tony Scott! Que pouvais-je demander de mieux…?  

 A l'Alliance Française. diana-2.jpg ... Hang Seng Bulding, c'est celui là… La porte de l'ascenseur s'ouvre sur un coin de France, "Revoir Paris" la chanson de Trenet ne m'a jamais paru si chargée d'émotion… A part les déconnades avec Zabo, cela fait 9 mois que je n'ai pas entendu des conversations entre français… Avec beaucoup de classe, une dame me demande si je viens d'arriver avec le "Laos". Apparemment, elle connaît tous les français de Hong Kong ! Elle a senti celui qui débarque… Avec mon costume de velours, Je n'ai vraiment pas la touche d'un businessman ni celle d'un hippie : "Je suis musicien et je remplace pour quelque temps un bassiste au "Back Room" à Kowloon"On ira vous applaudir ! Mais tout d'abord, téléphonez-nous pour  prendre un pot au "Hong Kong Club", tenez voici ma carte …" Je lis : Mr Duchemin, Manager'Hong Kong Club" Connaught Road Central. Puis elle entre dans une salle.

Je consulte les journaux dans un fauteuil face à la baie, janvier est tout ensoleillé… Quantité de cargos sont sur bouées, les ferrys sillonnent la baie, transportent une partie de la population le matin pour la ramener le soir… ce ballet est fascinant… Une sonnerie, c'est la sortie des classes, une jeune chinoise, petite mais admirablement proportionnée, sort de la classe de Mme Duchemin. Elle vient vers moi… "Je ne parle pas très bien le français, je ne suis qu'en 3ième année."  Avec le charme qu'elle a , je n'en demande pas tant ! Et puis, tout s'est passé très vite, elle était libre l'après midi et la soirée. Elle s'appelle Diana. Dans une voiture américaine, trop grande pour elle, elle me fait visiter la colline de Hong Kong. On s'est arrêté au Pic, au sommet de l'île, à plus de 500 m et après des détails que je ne me permettrai pas d'évoquer ici… j'en suis tombé follement amoureux… Du "Victoria Peak", Diana me montre la maison des Duchemin : "C'est le bâtiment blanc, au bord du terrain de polo. -Ah oui ! Je l'ai vu en arrivant avec le ferry, on dirait un gros gâteau à la crème.  Elle éclate de rire! 

Plus tard, je ferai connaissance avec la famille Duchemin. Ancien directeur d'un grand hôtel à Hanoï, cette famille est descendue à Saïgon après les bombardements de Haïphong en novembre 46. Comme la plupart des français qui vivaient en Indochine, les évènements les poussèrent à se disperser au Laos, en Nouvelle Calédonie et même en Australie. Mr Duchemin, lui, accepta un poste de gérant au "Hong Kong Club". Particularité de leurs trois filles de 8, 15 et 16 ans : elles s'engueulent en cantonais, parlent entre elles et avec leurs copains en anglais et conversent avec leurs parents en français, la plus hésitante de leurs 3 langues. Pour les curieux qui peuvent se poser des questions : elles ont eu comme nounou des vietnamiennes d'origine chinoise.

La bande à Belmondo. Un soir, un groupe d'une dizaine de français débarque au Back room  Ils viennent fêter l'anniversaire d'Ursula Andress. Mme Duchemin m'avait déjà signalé que l'équipe Belmondo venait d'arriver pour tourner un film... qu'ils occupaient une suite prestigieuse du Hong-Kong Hilton… A la fin du dernier set, Tony Scott présente ses musiciens philippins puis se tourne vers moi pour ajouter : "And  specialy for you … to night we got a french bass player : mister Lucien Blot.... A la fin d'un set, Belmondo m'invite à partager le gâteau d'anniversaire, m'explique en riant avoir pris quelques cours de basse avec Pierre Michelot pour apparaître dans un trio au début du film " Peau de banane". L'équipe dégageait une atmosphère de copains autour de la star et de Philippe de Broca. "Bebel" leur raconte ses aventures de la matinée : " Ça m'fait tout drôle de m'balader tranquille, sans faire gaffe… Ce matin, j'suis allé à la plage à "Repulse Bay". J'ai essayé d'bavarder avec un groupe de 3 jolies chinoises et j' me suis fait j'ter comme un malpropre, l'une d'elle m'a jeté : "You're a teddy boy ! " (mal élevé), ça fait 15 ans que j'n'avais pas ramassé un bide ! Quel pied ! " Je recevrai plus tard cette même insulte, après avoir adressé la parole à ma voisine sur le banc du ferry ! Ce soir, le metteur en scène Philippe de Broca est à la recherche d'un bricoleur astucieux capable de lui faire un système qui puisse détacher le side-car de la moto au moment voulu… On lui a fait connaître un vieux chinois parlant français qui connaît tout sur Hong Kong… En revoyant  "Les tribulations d'un chinois en Chine", quelques années plus tard… ce chinois lui avait bien dégoté un inventeur de génie …

Les musiciens philippins. Après une semaine au YMCA où les filles extérieures à l'établissement n'étaient pas admises, les musiciens de Tony m'ont vite trouvé une chambre dans un "Chungking" où mes amours avec Diana  ne seraient plus en odeur de péché ! Les autorités britaniques de Hong Kong  ne connaissant, eux, que la pêche aux HK Dollars ! Tous les matins vers 11h, je prends le breakfirst  avec les musiciens Philippins. Entre eux, ils parlent "galapago", avec moi un anglais rudimentaire, identique au mien. Avec des marins latinos, ils utilisent l'espagnol ! Pendant les poses, ils m'emmènent souvent écouter leurs copains qui jouaient dans des bars d'hôtels environnants. De véritables "trios mexicains" en habits et au répertoire traditionnel. Leur façon de chanter à 3 voix était à s'y méprendre… En quittant les Philippines, Hong-Kong, est leur 1ièreétape. Leurs ambitions visent par bons successifs : Bangkok, Singapour et puis, avec l'espérance d'être "découverts", Las Vegas ! tous  rêvent : de vivre comme Elvis  avec des  Cadillac's de toutes les couleurs, comme dans les films!

Un matin, le bassiste me montre un disque, qu'il vient d'acheter : il le trouve très bon mais ne comprend pas les paroles ni les écritures de la pochette… Les noms de Georges Arvanitas, de Daniel Humair, d'Eddy Louiss  me sautent aux yeux… : "Les double six", un nouveau groupe ? On l'a écouté dans sa petite chambre de 3 m².  Comme à Tokyo, au vernissage des "Parapluies de Cherbourg", je n'étais pas peu fier de lui dire que c'était tous des musiciens français… Le pianiste, également philippin, avait 10 à 15 ans de plus que moi, il me parle souvent de ses débuts à Changhaï, à la fin des années 30, du temps des concessions anglaises, françaises, américaines et espagnoles… Il se souvient de n'avoir jamais tant joué !, jusqu'à l'épuisement : "No stop music while 24 h ! " Ils étaient payés en heures de podium !! Le matin, ils étaient 3 ou 4 à jouer et, à partir de midi, une dizaine parfois plus ! La musique ne s'arrêtait qu'un jour par semaine. Les boîtes étaient pleines de marins de toutes nationalités avec 2 ou 3 " filles" pour chacun  (ses yeux en brillent encore…). On y jouait beaucoup de charlestons, de jazz et de musiques tropicales.

Le mystère Diana. Diana vient quelque fois me voir au "Back Room",  je ne sais que peu de choses sur elle, ses souvenirs d'enfance se limitent à ceux d'un pensionnat protestant. D'après les Duchemin, chez qui j'allais souvent prendre le café, beaucoup de filles ont été violées lors de l'invasion japonaise en décembre 1941. Les bébés ont été, alors, systématiquement tués ou abandonnés par les mères. Comme un occidental amoureux, je lui raconte mon mariage, ma déception et ma fuite pour courir après la vie… Elle se tait mais au fil des semaines devine si j'attends une lettre ou si je viens d'en recevoir une… D'autre part, je n'ai jamais pu savoir son âge exact. Au début de notre rencontre, elle m'avait parlé d'une date, d'un mois…. Une semaine plus tard  elle m'en donnait une autre… " Oui, mais je préfère le mois de septembre, c'est plus joli ! " En fait, je n'ai jamais su où elle habitait, elle mangeait sur le pouce pour venir se blottir dans mes bras entre midi et deux, réapparaissait vers 17h comme toutes les filles sortant de leurs bureaux d'import-export. On partait en voiture à la plage pour revenir vers 20h, Tony Scott m'attendant pour 21h. Je n'ai jamais pu en savoir plus sur sa vie…

Le "Bay-side". Pendant mes poses, je descends me régaler au "Bay Side" une assez grande boîte en sous sol au pied du "Chungking".  Les musiciens me parlaient souvent de celui de Manille où ils avaient fait leurs premières armes… C'est un lieu où les jeunes  viennent danser. Sur le podium alternent de 20h à 2h du matin  deux orchestres de 7 Philippins. Ils ont des contrats de 6 mois renouvelables. Le premier a un répertoire, chanté qu'il emprunte aux "Beach boys", au "Spencer Davis Group". Le dernier morceau se termine toujours par un show dansé et chanté dans une imitation des "Jackson Five". Ce groupe, pour les "requests" joue également des morceaux latinos chantés en espagnol et des charlestons. Là, j'en suis resté baba ! Lors d'une série de standards jazz, le bassiste qui dansant avec sa "Fender", pulsait les 4 temps, digne d'un Ray Brown, (sic), tout en chantant et imitant  à la perfection Franck Sinatra ! Un autre soir, sur un "request" de charleston ce  groupe s'est transformé en orchestre N-O avec collectives à l'appui !!  Plus tard, en 71, en Corée au Chosen Hôtel de Séoul, avec Francine (Le Duo), on entendra l'orchestre philippin répéter tous les après-midi dans la suite d'à côté… Sous leur porte, une bonne odeur : leur maman cuisinait sur un réchaud les plats du pays !

Les responsabilités des pianistes… Pour revenir au "Bay Side", je n'ai pas encore parlé du pianiste. C'est à lui que l'on confie la sonorité du groupe. Il est en charge de la programmation des réglages sur la sono "Binson". Il a sur le côté de son  piano un panneau qu'il doit changer à chaque set de trois-quart d'heure. Tous les réglages de chacun des morceaux et quelquefois ceux qui interviennent en cours d'un même thème y sont indiqués. Quelques secondes lui suffisent pour régler le volume de chaque voix, ou de l'ensemble des 3 flûtes qui peuvent apparaître sur un "middle part" etc. Tous ces musiciens chantent à 4 voix, en anglais et jouent  (bien) de 2 à 3 instruments chacun. Le second orchestre est composé de 5 sœurs et 1 frère de la même famille. Leur répertoire est beaucoup plus apaisant, va de Diana Varwick; Carole King à Astrud Gilberto. Quant à leurs grâces, voire leurs beautés, elles sont mises en valeur dans des tenues différentes à chaque set. Issues de familles pauvres aux Philippines, musicalement douées, elles ne pouvaient qu'être  fascinées par les shows  d'Hollywood !

Au Back-Room, on n'a toujours pas de nouvelles du bassiste parachûté sur un camp US au Vietnam. Ses copains ne s'inquiètent pas. Pour eux, il a dû signer un autre contrat pour une autre base américaine. Depuis quelque temps, Tony Scott me demande de chanter en français les "Les feuilles mortes" et "Que reste-t-il de nos amours". Il adore entendre les français parler entre eux : "French language seems to be a bird song…" ! Dit-il... Quant à Diana, elle a tout de suite flairé la possibilité d'un engagement plus "sérieux"… dans son esprit, mieux payé.  "Je t'ai pris un rendez vous avec le manager de " Hôtel Ambassador". Hier soir, il est passé au Back room,  je crois qu'il voudrait te proposer quelque chose..."

3 65 a l ambassador hotelA gauche vers le nord se prolonge Nathan road. Dans le renfoncement après le second immeuble les "Shunking". Nous sommes à Kowloon, sur le continent, à 30km  de la frontière chinoise. Voyageurs, ne cherchez pas cet Hôtel, il n'existe plus !

Signature du 1er contrat : Le 1°février 65 : Je signais 3 mois de contrat comme "entaintener" à compter du 1° mars. Bien payé, 1400 HK dollars a month, food include (environ 1200F), ce contrat stipule que je dois m'intégrer au groupe Philippin "Freddy combo" du  "Cellar Bar" de l'Ambassador hôtel. 

Ce contrat signé, Diana me suggéra alors de prendre un appartement dans le haut de Nathan road (à 3 HK dollars en taxi) et beaucoup plus discret. "Je n'aime pas prendre l'ascenseur dans les ChungKing… les gens me regardent et me prennent pour une prostituée…" Quelques jours plus tard, j'étais à Dundas street avec vue sur le stade de football Lors du déménagement, j'ai été surpris de constater que je n'étais pas le seul avec des valises. De nombreuses familles chinoises encombraient particulièrement les ascenseurs. On était à la veille du nouvel an chinois qui devait se dérouler du 2 au 6 février. La coutume veut que les familles, en s'agrandissant, intègrent un lieu plus grand "porte bonheur". Diana faisait le nécessaire… !

Les ricks show's. Impossible de trouver un taxi. Tout le monde déménage. Un pousse-pousse s'arrête à ma hauteur, je ne vais tout de même pas me faire trimballer pendant 1km par un pauvre diable tout maigre ! Je mets guitare basse, guitare, ampli et valise dans le panier, lui donne mon adresse écrite en chinois : "Dundas street" et je trottine derrière… Au bout d'un certain temps, je remarque des chinois qui me regardent en riant, Nathan road commence à monter, le rythme se ralentit… Je l'aide en poussant derrière. Là, les chinois, sur le passage, s'étouffent de rire. Arrivés à destination, je lui donne un peu plus que la course prévue : tsé tsé (merci). Le lendemain au "Hong Kong Club": je raconte cette histoire à Mr Duchemin : "Tu as eu une réaction normale d'occidental mais, aux yeux des chinois, un "gweilo" est riche. Tu aurais dû le montrer en pavanant dans le rick show comme le font les G.I. américains… Tu remarqueras, ici les babas cools n'existent pas… Les blancs qui se promènent sales et pas peignés sont méprisés, dans la logique des chinois de H-K : "Un gweilo, pour qu'il reste pauvre…, qu'est-ce qu'il doit être bête !".

2 65 balancier paysan

Le nouvel an chinois. Au "Chung King Mansion", depuis une semaine, la vieille chinoise avait bien prévenu les musiciens et les voyageurs : "During four days :  no more breakfirst, no more claining, no more food,  everythere : all the shops closed...". La veille, après avoir pris possession de mon logement, j'ai eu juste le temps d'aller faire le plein au marché avant d'aller retrouver Tony Scott avant ces 4 jours de relâche. En pleine nuit, dans une effroyable explosion, je fais un bond dans mon lit ! Je pense aussitôt à une guerre… la Chine attaque … terrorisé, accroché après mon matelas pour amortir le choc de la descente… J'attends quelques secondes… une odeur de poudre envahit la pièce …et puis des rires dans le couloir… On vient de faire une bonne farce au gweilo! Pendant 4 jours et 4 nuits c'est pétards et majhons ! Impossible de dormir…, fenêtres ouvertes, toutes les familles jouent… e brassage des dominos entre eux fait un vacarme épouvantable suivi d'un calme d'une dizaine de secondes. Dans chaque famille réunie, lorsqu' une équipe vient de gagner, des cris de joie jaillissent par des centaines de fenêtres puis le cliquetis des petites pièces d'ivoire recommence… Bien qu'élevée chez les protestants et lisant les grands auteurs américains et anglais dans le texte, Diana m'a dit dans un sourire dont j'ignorais la signification que le bruit chassait les mauvais esprits pour toute l'année nouvelle…

1ier mars 65. Au "Cellar Bar". Un grand sous-sol à caractère rustique comme il en existe beaucoup en Allemagne, une petite estrade où le "Freddy Combo" accompagne tous les soirs Tina, une belle chanteuse eurasienne de Macao. Tina puise beaucoup dans le répertoire d'Astrud Gilberto (plusieurs disques avec Stan Getz et Joao Gilberto son mari.). Tina a la souplesse de voix qu'exige la bossa nova. Elle chante également des ballades jazz en anglais. Dès mon arrivée, le courant passe avec le bassiste et le pianiste tous deux philippins. Ils me connaissent déjà pour être allés écouter Tony Scott au Back Room pendant leurs poses. Quant à ma participation dans ce quartet, elle n'était pas très claire… Le Manager "Food and Beverages" (l'intendant également responsable des orchestres dans tous les grands Hôtels); s'était fait à l'idée d'un "french troubadour" chantant d'un bar à un autre, avec un passage au "top floor" où jouait déjà un "Big band" philippins accompagnant les attractions… ! J'ai essayé de lui faire comprendre que je n'avais pas une personnalité de "troubadour", ni une voix de "crowner"… que j'avais besoin d'un micro et d'un ampli pour ma guitare… Freddy, le pianiste, me voyant dans l'embarras  abonda aussitôt dans mon sens, en expliquant qu'il avait besoin de moi, etc. Pour lui, le fait que je puisse accompagner Tina dans les bossa novas et faire des chorus de guitare dans ses morceaux de jazz, lui permettait d'enrichir son groupe et d'avoir un peu plus de libertés musicales

Quant à mon répertoire de chansons françaises conçu et rodé pour un public japonais, il  m'a offert quelques surprises et même quelques bides devant des clients de toutes nationalités… Les anglais me parlaient "avec tact" de Jean Sablon, qui, pendant la guerre, s'était fait connaître à Londres avec : "This foolish thing", "Vous qui passez sans me voir"  et surtout : "Un fiacre allait trottinant" sans doute son plus gros succès… Le fiacre m'était demandé tous les soirs, également des thèmes de Django et particulièrement "Nuages".

3 65 le cellar bar
5 65 matilda au cellar bar

Le "Cellar Bar" sous l'Ambassador Hôtel était plein à craquer tous les soirs...

La chanson surprise… Un soir, j'entame "Valsez Matilda" à la façon romantique de Francis Lemarque c'est-à-dire en valse lente. Au fond de la salle, 4 types costaux se lèvent, se mettent au garde à vous … me dévisagent …!!  Intrigué, ma chanson terminée, un peu écourtée… j'ai vu arriver des chopes de bières sur l'estrade… Puis, ces quatre gaillards ont interprété "Matilda" à leur manière, en anglais sur un rythme de marche militaire : " Val-sing  Ma-til-da …" J'ai appris ce soir là que cette chanson de soldat, parlait de leur bien aimée, celle qui savait si bien faire cuire la soupe aux haricots ! Ces 4 navigateurs étaient Australiens.

La gaffe…!  Un autre soir, s'installe tout un groupe de Français. J'avais là, l'occasion de cibler un peu plus mon répertoire et peut être, de les faire participer ; les irlandais, dans ces cas là, démarrent sans préavis!, je n'avais plus qu'à les accompagner… Plusieurs bouteilles de champagne étaient sur la table, on me remplissait ma coupe après chaque chanson… Mouloudji, Brassens  etc… J'ose une chanson à boire… l'accueil est plutôt réservé… Se sentant observés par les british's, je les entendais à peine… Les bulles faisant leurs effets, j'enchaîne "Au 31 du mois d'août", que nous chantions Jean Pierre Lesigne et moi, en marin, aux terrasses du Lavandou ! Au moment où j'allais crier "Et merde pour la reine d'Angleterre qui nous a déclaré la guerre!", j'ai vu bondir un monsieur en cravate devant l'estrade : "Arrêtez cette chanson… vous voulez nous créer un incident diplomatique ?" A la pose, ils m'ont invité à leur table et l'un des leurs m'a présenté au monsieur cravaté : c'était Mr Gilbert Février  Consul de France à Hong Kong !

"Et bien, j'ai l'impression que je vais rester un bout de temps à Hong-Kong". C'est ce que j'ai écrit à mes parents dans ma lettre du 8 mars 65. Moi qui voulait me balader un peu partout en Asie à la manière de Zabo et ses "cartoons", j'avais l'impression de m'être fait piéger… D'autre part, c'était difficile de refuser une telle proposition : Sandro Comensoli, le leader du combo italien du "Den" à l'Hilton me proposa de remplacer son bassiste. A Hong-Kong,depuis 3 ans, son contrat finissait le 30 juin, il voulait rentrer en Italie. Mon contrat fut aussitôt signé pour le 1ier juillet et pour un an ! Il m'offrait un salaire mensuel double de celui de l'Hotel Ambassador ! Là, j'ai découvert qu'au "Cellar Bar", j'étais payé comme les philippins ce qui était normal. Ce qui l'était moins, c'était  que ces excellents musiciens soient payés 2 fois moins que les orchestres européens… j'ai déjà vanté les qualités des musiciens du Bay Side… ils étaient autrement performants que les Italiens du "Den" !! Ce qui m'a fait craquer c'était cette nouvelle facilité de vie… Je savais que chaque musicien italien avait sa chambre à l'Hilton avec leurs breakfirsts et les repas du soir "free" dans l'un ou l'autre des snacks. Il suffisait de signer, avec réticence tout de même : mon côté "balade autour du monde" en prenait un sacré coup! Mon contrat au "Cellar Bar" finissant le 31 mai, j'envisageais déjà de me payer un mois de vacances avant d'entrer à l'Hilton. Et puis un espoir se réveillait : avec cette soudaine stabilité, une école et un lycée français existaient à Hong-Kong… la venue de ma femme, et de mon gosse devenait possible, bien que, j'étais tellement amoureux de Diana…

Avril 65, à l'Alliance Française. Mme Duchemin me propose de la remplacer pendant 1 mois pour quelques cours par semaine. Je soupçonne qu'elle s'ennuie… elle veut "prendre le frais en France". L'expérience me tente d'autant plus que cela pourra me payer un mois de loyer à Dundas street. La pédagogie appliquée à l'Alliance est de ne pas parler anglais, sous aucun prétexte ! Il faut apprendre à mimer des scènes de la vie quotidienne en suivant les dessins du manuel et leurs textes en français J'ai des classes de 20 élèves, filles et garçons de 10 à 12 ans de toutes les couleurs. Dans les premiers rangs : les gamins chinois, indiens, sihks, pakistanais rivalisent de sérieux et d'intelligence, ce n'est hélas pas le cas des "teddy boys" anglais et américains qui parlent "cokney" ou "sling" entre eux en sautant comme des indiens à travers les tables… Epuisant… Depuis la récente reconnaissance de la Chine par De Gaulle, l'Alliance déborde d'appels concernant des demandes d'inscriptions. Pendant les poses, des grands élèves soulèvent souvent la même question : "Combien  pourrais-je gagner en France en étant secrétaire import-export trilingue ?" Devant ces interrogations, je ressentais une  nostalgie du Japon : mille questions d'ordre culturel m'y avaient été posées, aucune d'entre elles n'avaient concerné l'argent…  

Tony Scott cherche un bassiste Tony passe quelquefois au "Cellar Bar" pour prendre un verre. Il nous écoute Tina et moi, il adore ces 2 langues, brésilienne et française aux consonances si proches.  En signant avec Sandro, j'avais appris que mon contrat exigeait l'exclusivité des musiciens et des shows donc, les bœufs deviendront interdits lorsque je serai  sous contrat… Le bassiste philippin de Tony vient de signer à nouveau pour repartir au Vietnam. En fait, nous n'avons jamais revu ce bassiste. J'apprendrai plus tard qu'une fois l'argent versé à la famille, l'hélicoptère larguait sur des pitons "imprenables", cernés par le Viet Cong et à l'aide de filins : musiciens, instruments, chanteuses et "danseuses à tout faire" .

Où l'on retrouve Vali Mayer! Alors j'ai pensé à Vali !… La dernière fois que je l'avais rencontré, c'était en 59 en Tunisie ! Après nos saisons, lui à Hammamet et moi à Gamarth , il chassait, seul, des petits reptiles dans le désert tunisien. Depuis, je savais par Hugues Aufray qu'il était toujours avec les "Latins" et qu'il commençait à s'y emmerder ! Je lui ai donc proposé de venir à Hong Kong pour jouer avec Tony. Une semaine plus tard, Vali, en rasant les immeubles, atterrissait à l'aéroport de Ka Tak.  Toujours amateur de reptiles, il venait aussi pour en acheter et les envoyer en Europe. A Dundas street, il avait ramené un python de plus d' 1m 50 de long et des souris vivantes pour le nourrir… Moi, j'aimais pas trop… Diana encore moins…

Les farces de Vali. Etudiées pour les familles nombreuses de l'époque, les HLM chinois ont tous, deux cabinets de toilette et deux WC. Le python avait le sien. Quand Vali rentrait gentiment accompagné, quelques instants plus tard on entendait un hurlement horrifié… C'est vrai qu'un python que l'on dérange, enroulé sur la chasse d'eau, ça impressionne ! Sachant la tendance des filles asiatiques à fureter chez les "gweilo ", Vali avait fait écrire en chinois, sur un papier, les caractères "inutilisable" sur l'une des portes, devinez laquelle ?

Les marins du "Laos". Au Cellar Bar, il y a foule ce soir avec… beaucoup de français. L'un d'eux me reconnaît. "Vous avez été passager sur le Laos ? "  Oui, il y a environ 1 an…  Ils évoquent des souvenirs de cette traversée, de leurs coucheries à bord…  "Vous vous souvenez d'une japonaise embarquée à Marseille ? - Oui, Keiko, elle était peintre de "poulbots" et avait déjà fait plusieurs voyages entre Montmartre et Tokyo!  -Vous avez couché avec ? -Non, je l'avais draguée et j'avais pris un bide… J'allais, moi aussi, à Tokyo, peut-être que son fiancé l'attendait… -Alors, vous êtes passé au travers ? -Au travers de quoi ? - Elle a foutu des gonos à tout l'équipage…"  Eclats de rire général…!

Mai 65. Médecine chinoise. A Hong Kong, il commence à faire très chaud et humide, les climatiseurs sont réglés au plus froid, cela permet à certaines riches chinoises de parader en manteau de fourrure ! (sic). J'ai attrapé la crève et je chante faux sur certains intervalles ! Je n'arrive plusà les contrôler, les appréhende, ma respiration s'en ressent et ma voix sort, étriquée. C'est humiliant pour un musicien ! Diana est au petit soin pour moi, elle m'emmène chez un vieux docteur chinois de ses connaissances. Le taxi monte dans le haut de Nathan road où vont rarement les "gweilos" (nous !). Ce docteur ne parle pas un mot d'anglais. Diana lui explique je ne sais quoi en cantonais. Il sort un diapason qui me rappelle les "années violon" de mon enfance ! Il me le fait tinter à l'oreille, puis à l'autre. Diana traduit les questions du docteur : "Tu entends la même chose ? -Non, il y a un demi-ton entre les deux oreilles ! " . Elle rigole, c'est sûrement intraduisible en cantonais. Sait-elle seulement ce qu'est un demi-ton ? Tout en chantant : un La et un Sol#, je mime les 2 sons avec l'une de mes mains plus haute que l'autre… Cette situation me fait penser aux "Laurel et Hardi" d'après guerre, les jeudis après midi au "Rex" de Malakoff ou 500 gamins étaient déchaînés ! Le vieux docteur est tout hilare, il a compris. Il sort un petit tuyau muni d'une poire et violemment me décompresse les oreilles. Dans son dialecte anglicisé, j'arrive à décrypter : "Tro- pe-deu–stach-clos ". (trompe d'Eustache fermée). Au moment de payer la consultation, Diana me dit dans un sourire : " Pour toi c'est gratuit ". Je n'ai jamais eu d'explications. Au Japon, j'avais déjà été soigné d'une otite dans une clinique de quartier, j'avais senti un personnel fier d'offrir ses services à l' "Honorable Etranger"… Enfin toujours est-il qu'après avoir bu des poudres de serpents et autres bestioles, le lendemain, j'entendais ma voix juste.

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article-les-moutons-1.jpg "Les moutons de la marine française". Alex Serra, un musicien italien parlant français vient quelquefois faire un bœuf à la flûte avec nous. Il n'a pas de boulot en tant que musicien (trop mauvais caractère d'après Sandro le pianiste du Hilton). En revanche, il écrit dans plusieurs journaux anglais dont le "Star". En bavardant devant un café, il m'interroge sur ma vie en France... J'en viens à lui parler de mon service militaire de 27 mois dans la marine, puis, la manche, en civil, avec Jean Pierre au Lavandou...  et mes 3 derniers mois consacrés à garder la douzaine de moutons de la Base Aéronavale de Berre! Alors là, il a éclaté de rire… Il tenait son titre… Pour les anglais, ridiculiser la marine française a toujours été une plaisanterie permanente, pas besoin de remonter à Trafalgar !. Pendant plus d'une semaine, ce papier m'amena des curieux qui voulaient en savoir plus sur les  "Demby sailors who was playing to sheeps…"

Tout bascule… D'après mes courriers, ma femme et mon fils doivent venir me rejoindre incessamment. J'ai déjà envoyé le règlement du ticket d'avion de ma femme, mes parents offrent celui de mon fils Olivier (5 ans). Il est heureux paraît-il : "Il n'a même pas pleuré à la piqûre contre la fièvre jaune…".  Il faut savoir qu'à cette époque, les charters n'existaient pas et les vols Air France coûtaient plus du double du prix d'un billet de bateau en classe économique !

Diana : Diana devine ce qui "tourne bancal" dans ma tête. Depuis notre rencontre, elle connaît ma situation d'homme marié mais, n'ai-je pas quitté la France depuis plus d'un an… ? Elle m'annonce : "J'aurai une surprise à te faire… le week-end prochain, tu viendras me rejoindre en bus à notre petite plage : "Tortoes beach", j'y serai depuis le matin de bonne heure ". J'ai tout de suite pensé à une nouvelle voiture, une plus petite, dont elle m'avait déjà suggéré d'en partager l'achat. Sa proposition m'avait semblé intéressante. J'étais tellement à côté du sujet !… Quand je suis arrivé, Diana s'amusait sur la plage avec un petit garçon d'environ 6 ans avec qui elle parlait anglais et chinois… j'ai passé l'après midi à faire le monsieur "gentil", essayant de faire le clown, je me sentais désarmé…, trop de choses me tombaient sur la tête, il me fallait du temps,  faire le point… Ce choix, c'est Diana qui s'en ait chargé. Le lundi matin, comme d'habitude, je l'appelle au bureau... Au bout du fil, une voix inconnue à l'accent cantonais, souvent désagréable lorsqu'elle s'adresse à un "gweilo", me jette brutalement : "What do you want ? Diana doesn't work anymore at this office, sorry ". Le combiné est raccroché aussi sec. Quel contraste avec le "mochi mochi ?" délicieux des japonaises ! Inconsolable, mon chagrin fut terrible, il me fut impossible de retrouver sa trace... Diana avait tout verrouillé ! 

Le Docteur Desmond. Pour épancher mon désarroi, je me réfugie tous les jours chez les "Duchemin" où le Docteur aime me raconter ses premiers contacts avec l'Asie du Sud Est…,:  " C'était en 1947. "A cette époque, jeune toubib à l'armée, j'ai été parachuté chez les "hmongs" dans le nord du Laos près de la frontière vietnamienne. Le doyen, chef de la tribu nous attendait entouré d'une dizaine de "pou sao" (jeunes filles) qui nous ont mis des colliers de fleurs autour du cou !..." Le vieux docteur, perclus de rhumatismes, était intarissable sur ses souvenirs exotiques. Quand les Duchemin recevaient des français au "Hong-Kong Club", il me présentait… tel un bateleur : "Je vous présente un des derniers troubadours de la planète! " (Zabo, l'année suivante recevra le même hommage! …), puis, continuait, vociférant sur la marchandisation du monde… Six mois plus tard, lorsque que je perdrai brutalement mon père, la famille Duchemin et ce grand humaniste de docteur me seront d'un grand secours.

Mon contrat au "Cellar Bar" finissant à la fin mai, et n'ayant pas de nouvelle de ma femme, ma décision fut prise : j'irai retrouver Zabo et sa Masako qui m'invitaient pour des vacances  à Tokyo. Il me restait 2 semaines pour faire les essais des 3 costumes d'orchestre (160F chacun! ) exigés par mon contrat Hilton. J'avais un embarquement possible pour le Japon cette fois sur le "Vietnam" au début Juin et je pouvais revenir par le "Cambodge" suivant, le 28 juin, pour rejoindre l'orchestre de Sandro.

Vacances au Japon. Comme je m'y attendais, Zabo et Masako avaient bien fait les choses. Masako, secrétaire à l'ambassade de France était la mieux placée pour  me faire aimer son "Yapon". De nombreuses photos de Zabo et moi étaient épinglées sur les parois de leur minuscule chambre à trois tatamis ! Masako avait déjà parlé de mon arrivée à des collègues secrétaires, l'une à l'Ambassade d'Australie, l'autre à celle d'Indonésie! Le musicien français parlant un peu l'anglais était attendu… La première : Eko avait programmé de m'inviter une semaine dans une maison de campagne qu'elle partageait avec ses 4 sœurs, lesquelles étaient danseuses de tamouré ! Avec la seconde, Akiko, amie de Masako, on décida de s'offrir tous les quatre, quelques jours dans une île. Masako avait tout simplement sélectionné des connaissances qui voulaient connaître le français ! Après 8 mois,  pleins de surprise, passés précédemment à Tokyo, j'étais cette fois, et en peu de temps, rentré dans le vif du sujet ! Quant à la musique : toujours R.A.S

6 65 zabo shinjuku

Les verres de contact. Masako retire l'un des siens, minuscule. Elle me regarde surprise : " T'en as jamais vus ? - Si mais en France, ils enveloppent les yeux, j'ai déjà essayé et n'ai pas pu les supporter…- Ici c'est très coulant ".  Elle me cite des voisines qui en portent… " Moi, ye dors avec. Un jour, avec Zabo, on avait bu une bouteille de vin losé yaponais.., le matin, je les chelchais paltout.., ils étaient sur mes yeux… quelquefois y'en létile un à cause de la poussière… Si tu veux en acheter, demain on ila à la clinique, c'est à côté.." Le lendemain, elle m'accompagne. Après des préambules interminables en japonais, on m'assied dans un fauteuil. Une dizaine d'étudiants, masques sur la bouche sortent d'une pièce contiguë et m'entourent. Je deviens leur cobaye! Le professeur leur explique sans doute les caractéristiques propres aux yeux occidentaux, leur forme, leur couleurs. En plus, les miens sont bleus… peu courant dans une  banlieue de Tokyo… J'entends autour de moi des "So deska nee" admiratifs signifiant la surprise. Enfin, on me place deux minuscules lentilles à l'optique neutre. Je suis surpris de ne rien sentir…. On m'emmène dans une cabine aux parois de verre opaques. Je suis seul avec un pick up et des disques classiques et de jazz. Masako m'avait prévenu : j'allais être sous observation pendant 4 h ! La semaine suivante, la séance d'observation dura 6 h mais cette fois avec l'optique correspondante à ma vue, je pouvais désormais les porter dans la rue… Quant au  prix des lentilles, il était dérisoire et les consultations complètement  gratuites ! Quelques années plus tard, à Hong Kong,  je perdrai une lentille dans la foule sortant du Ferry boat (Encore du Laurel et Hardi cette fois à 4 pattes !). Un courrier à Masako… laquelle m'en a aussitôt envoyé une autre : exactement la même ! Epoustouflant ces japonais, les yeux de Lulu étaient classés dans leurs archives !

Masako a l ambassade de franceMasako à l'ambassade de France à Tokyo


 

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"Lulu" au Hong-Kong Hilton

 

 

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