Les "bœufs" vers 1953 à... 57

En 1945, à la libération, je découvre le plaisir de jouer en groupe...


Extrait de mon livre "Pas de pitié pour les troubadours" : Né en 1934 à Paris, on fait apprendre le violon au "p'tit Lulu" pendant 6 ans.

A la fin de la guerre, on écoutait le "Concert des auditeurs" à la T.S.F, tous les samedis matin. Cette radio diffusait des chansons populaires demandées par ses auditeurs. Les anciens pouvaient réécouter Armand Mestral et sa chanson "Les blés d'or", Fréhel et sa "java bleue", mais aussi les comiques de leur époque : Georgius : "ça c'est d'la bagnole" et le comique troupier Ouvrard : "J'ai la rate qui s'dilate..!"

Mon père, lui ne jurait que par les valses de Gus Viseur ou de Tony Murena et du génial Charles Trenet. Ma mère adorait Tino Rossi, Edith Piaf, Georges Guétary, Lina Margie et son petit vin blanc. Quant à moi, je guettais sur le programme les choros brésiliens : "Tico tico" chanté par Carmen Miranda, les sambas lentes : "Sol tropical" ainsi que les chansons "zazou" de Ray Ventura avec Henri Salvador. J'admirais surtout le duo Aznavour/Roche que nous imitions avec des copains : "Le feutre taupé", "Oublie Loulou". D'autre part, cette même programmation ajoutait, pour cultiver nos oreilles, des ouvertures d'Opéras célèbres : "Guillaume Tell" et "La pie voleuse" de Rossini etc.

Aussi, quelques années plus tard, lorsque j'ai commencé à travailler en usine comme monteur-cableur, il n'était pas rare d'entendre siffler des valses de Strauss ou la "Rapsodie Hongroise" de Liszt devant un établi... Je regrette amèrement cette époque où les auditeurs étaient comblés selon leurs désirs et non traités comme d'éventuels consommateurs ...

Nourri de toutes ces musiques, les dimanches, on sortait les instruments dans le pavillon de Malakoff, mon père à l'accordéon, style musette, ma cousine Lucie, son frère Fred, tous les deux Réunionnais et moi au banjo. Dans ce trio : guitare, mandoline ou banjo ténor, je découvre toutes ces mélodies populaires restées vivantes à la Réunion et jouées en groupe : des valses mélancoliques, des polkas, mazurkas, fox-trots, beaucoup plus festifs que mon "Marché Persan" que je devais jouer au violon systématiquement à chaque fête de famille... Plus tard, vers 16 ans, l'été, dans la zone des anciennes fortifications de la Porte de Vanves, (à la place du périphérique actuel), je ferais connaissance avec le swing manouche grâce aux impros et au swing de plusieurs super-guitaristes : René Mailhes, Patzo... Salut à vous tous, musiciens inoubliables...

 

Vers 17 ans, un copain du Lycée technique de Suresnes (section radio) me fait découvrir le caveau de "la Huchette" où jouaient des jazzmen de style New-Orléans : Mickey Larché (tp) Claude Gousset et Raymond Fonsèque (Tb), à la rythmique : Raoul Thibaud (p), Jean Marie Ingrand (cb) et Roland Oudinet (dms). Avec leurs collectives de chorus entremêlés, les couples de danseurs de bop éjectant les timides à coup de fessiers,  cette ambiance "quartier latin", fleurie de leurs derniers zazous, le titi de Malakoff n'en croyait pas ses yeux, encore moins ses oreilles !!

Vers 18 ans, jeune monteur-câbleur chez Ribet-Desjardins, je retrouvais mes copains de Malakoff les samedis soir à Pigalle. A la T.S.F.  Perez  Prado était à la mode, on était fascinés par la pulsation musicale Afro-Cubaine de ses mambos. Dans cette brasserie : "La Cigale" : un ensemble de noirs et de métis alternait deux répertoires, l'un appelé à l'époque "Musiques typiques" : boléros, mambos, biguines, et bien plus tard : Cha Cha... L'autre, une série de standard de jazz. Ces excellents musiciens jouaient des thèmes Be bop, dont les chorus, influencés par Charly Parker me passaient un peu au-dessus des oreilles...A l'époque, je guettais les disques de Django à la TSF !

Sur le podium, des musiciens GI's noirs-américains :  Jack Butler (tp), Benny Waters (ts) et des jazzmen caraïbéens  : Robert Mavounzi (as); Al Lirvat (tb) guadeloupéens sans oublier un jeune chtimi de mon âge : Ivan Jullien qui venait faire des bœufs à la trompette... Quelquefois se joignaient des musiciens américains en uniforme ! Quelle ambiance !


Les premiers "bœufs" : vers 54 : Avec ma petite amie Yvette, on allait au "Baxter Club" rue Chaptal, près du Hot Club de France. Jean-Pierre Lesigne, y jouait régulièrement du trombone dans son sextet de Jazz, tous amateurs. A la pose, le guitariste m'offrit de jouer sur sa guitare. A la fin de la soirée, après avoir parlé à ses musiciens et me sentant timide et impressionné, Jean-Pierre me lança : " Tu peux venir bœufer quand tu veux, on joue tous les vendredis soir."

Un vendredi, j'annonce à Jean-Pierre : "J'ai devancé l'appel pour faire mon service dans la marine ...-A bon ! moi, on mis à mis d'office...!!"


1955

Mars 55 : Service dans la Marine Nationale A partir de mars 1955, je vais me taper 27 mois de service  dans la marine à Toulon. Le hasard me fit retrouver Jean-Pierre Lesigne, marin, tromboniste, poète et futur créateur du Drums-Club de Toulon ! Un jour, dans un restaurant du Lavandou, en tenue de marin, constatant que nous n'avions pas assez d'argent pour payer la note ! Jean Pierre sans se départir, d'une voix forte expliqua notre situation comme l'aurait plaidée un grand avocat ! Heureusement, aucun gradé grincheux n'était là : on était bon pour la prison maritime : dégradation de l'uniforme, propos antimilitaristes ...etc. L'effet a été immédiat : nos repas ont été payés par un client, une bouteille par le patron !

6 la manche au lavandou 1


Les semaines qui suivirent...

13 a toulon avec jean featA Toulon avec mon pote Jean Féat, celui qui se fout de ma gueule!  Si tu es toujours de notre monde, fais moi signe...


2 janv alain karm a st elmeAu Fort de Saint-Elme à St Mandrier (Toulon): 2 planeurs parmi une majorité d'inscrits maritimes. Mon copain Alain Karm : un lettré qui essaye de m'initier à la littérature...sic!


1 orchestre drum club 1En 56, Grâce à l'initiative et aux démarches associatives de Jean-Pierre Lesigne, on ouvre le "Drum's club"  pour pouvoir jouer durant la saison d'hiver avec le quartet de Roger Goualch (dms). On fera quelquefois "le mur" pour aller, en scooter au "St Jam's" de Marseille bœufer avec André Busu (g), Henri Byrs (p), Marcel Zanini (cl), et "La pogne" à la batterie.

L'été, on allait chez Poupoune à Sanary. Un très bon quartet de Jazz et typique jouait tous les samedis, les cha chas était la nouvelle danse en vogue...Au ténor Bob Garcia fabuleux musicien que j'aurais le plaisir d'accompagner chez Jacques Hélian... 8 ans plus tard ! 


Octobre  56 : Expédition de Suez 9 vers suez A bord, toujours Jean Pierre, cette fois employé au mess des officiers subalternes avait proposé à l'un des lieutenants qui aimait le jazz de monter un groupe pour l'expédition de Suez (ce n'était pas le lieutenant J.M.Le Pen qui lui participait au débarquement des paras). En 48h, je suis passé du CRDT de St Mandrier au cuirassé Jean-Bart.  Motif : participation au moral des troupes ! ! 


1957

1 benny bennet 57Notre batteur : Roger Goualch cède sa batterie à Benny Bennet, Luis Fuentès et un autre trompette (Michel Poli ?), dont on aperçoit la main, renforce notre groupe. A droite, notre ténor, le regretté Eugène Meynier. Accompagnés par Benny, ce fut pour nous un super bœuf, une soirée inoubliable, loin des beuveries habituelles du Fort st Elme !


Les moutons de la marine... De Janvier à avril 57. Débarqué du Jean-Bart pour refus d'utiliser mon hamac suspendu aux crochets, (une de mes vertèbres s'y refusait), je me suis retrouvé à garder les moutons de la BAN de Berre ! sic... Après 2 ans de service, je trouvais le temps très long, aussi, j'avais consulté le docteur (civil) de service à la base. Le docteur ayant bien compris mon problème d'allergie à l'encadrement militaire me fit cette proposition: "Si cela ne vous dérange pas, un poste va se libérer.. Il est habituellement réservé aux pauvres gars, inscrits maritimes qui savent à peine parler le français... entre eux ils parlent Breton... Vous aurez 12 moutons à garder sur la base aérienne désaffectée, vous utiliserez un vieux vélo, car ils vont d'un trou à un autre..." Je croyais à une blague !!! "Oui, pendant la guerre, ce terrain d'aviation a été bombardé, ces immenses trous sont très humides et couverts d'herbes... Ces moutons appartiennent aux officiers subalternes de la base". J'ai sauté sur l'occasion et j'ai pu passer mes 3 derniers mois de service avec mon pliant et un squelette de vélo. Cela m'a permis de découvrir Marcel Aymé, quelques Balsac et surtout de dévorer Les Misérables du grand Hugo. Tellement absorbé... qu'un jour, en relevant la tête, tous mes moutons avaient disparu ! Un par un, il a fallu visiter tous les trous, là, j'ai compris l'utilité du vélo.

Je remercie ce docteur dont j'ai oublié le nom.... Huit ans plus tard, à Hong-Kong, j'ai raconté cette histoire à un journaliste... son papier a fait le tour des journaux d'Hong-Kong ... Voir l'article : "Dum soldier play to sheep"  dans la page "Show-biz à Hong-Kong en 65".


Avril 57 : La quille!, retour à Paris. Après avoir été berger dans la marine, je retrouve ma place de dessinateur "Petites études" à la CEA de Montrouge. En fin de semaine, en face de "La Huchette", je joue au "Bidule" avec Wanni Hinder (cl), Gérard Huget (dms) et "Coolie" Wermelinger à la basse, quelquefois remplacé par Nino Ferrari, qui deviendra plus tard  Nino Ferrer. Souvent, on jouait en quartet à 2 guitares avec Lucien Ferrari, on l'appelait Lucien le Corse ! Il avait déjà une très bonne technique et un sens solide du swing à la Barney Kessel. Hélas pour les amateurs de Jazz, il fera plus tard une longue carrière en accompagnant Enrico Macias. C'était évidement plus payant que de jouer Barney Kessel qui n'intéressait que le monde des musiciens (de Jazz) !

Mais c'est au "Tabou", dont les derniers existentialistes s'étaient évaporés que je vais côtoyer beaucoup de musiciens. A l'époque le "Tabou" était tenu par Kien "le chinois", mon copain "Momo"  était au bar. Tous les deux étaient excellents danseurs de be-bop. Autour de Momo, les filles ne manquaient pas. Il y avait foule les vendredis, samedis et les matinées des dimanches après-midi. L'eau suintait sur les murs : c'était l'étuve… André Busu et moi jouions quelquefois à deux guitares (influencé par Tal Farlow  pour l'un, Barney Kessel  pour l'autre. Stef  Guérault avait déjà son trio depuis un certain temps mais avec Kien et Momo à la gestion du "Tabou", l'orchestre s'était étoffé de Jeff Mariette au trombone, Coolie et son humour décapant à la contrebasse, Gérard Huget ou Jean Martin à la batterie. Les bœufs étaient nombreux : François de Roubaix  (tb), Jean Tordo (clarinettiste de Toulon), Ralf Schéckroun alias Errol Parker (p), Michel Cathébras, (cl), Vali Mayer, contrebassiste suisse, qui avait quitté le big band de Pierre Brun pour venir swinguer sur Paris. Un soir, un célèbre tromboniste américain  est venu mettre le feu à l'orchestre c'était Billy Byers.! 


 "Le grand pas" : (Extraits de mon livre : "Les aventures picaresques..." J'allais quelquefois bœufer aux "3 Mailletz" où swinguaient André Persiani (p), Michel de Villers (bs), Guy Lafitte, et Charles Saudrais (dms). Mais, un autre style de musique m'attire également : celui des musiques sud américaines et brésiliennes jouées dans les bars "rive gauche". Le quartier de l'Odéon abritait des étudiants latinos, souvent exilés politiques, certains étaient musiciens et se retrouvaient à "l'Etable", où le piano était tenu par le talentueux José "Marco", on y côtoie aussi Hugues Aufray encore méconnu du grand public. Hugues, en scooter, passait tous les soirs, chantait 4 ou 5 chansons, dans un répertoire riche en mélodies brésiliennes et sud-américaines et... "Les petits trous" de Gainsbourg. Dans ce milieu latino, je retrouvais l'argentin Ricardo Galeazzi joueur de kenia dans le groupe "Los Incas" mais aussi excellent jazzman (cb, Tb à pistons). Vali Mayer, solide bassiste, parlant 4 langues, côtoie également tous ces milieux musicaux. Mais, c'est surtout le pianiste José "Marco" qui va le plus m'impressionner par son métier. Né à Tunis dans le quartier Sicilien, son père l'avait déjà formé en professionnel depuis l'âge de 14 ans ! C'était un pianiste-chanteur surprenant, "tout terrain", de Henri Salvador à Nat King Cole, fana du pianiste Horace Silver. Il connaissait certains thèmes des Jazz Messengers ! Mais, encore plus surprenant : des montunos cubains. Il me fit connaître les disques de l'orchestre cubain d'Aragon et ses violons : les "Charanga".

Ce sicilien de Tunis, de son vrai nom José Marchese  deviendra plus tard le leader du célèbre quartet "Les Latins" dont Vali Mayer sera le bassiste pendant plusieurs années. A l'étable, José me poussait à chanter avec lui... C'est dans cette ambiance jazz et latino, parmi les inoubliables mélodies de Henri Salvador de Charles Trenet que José et Hugues Aufray vont m'inciter à franchir le grand pas...


Suite dans la page :

        On devient "Pro" de 1958 à 1960

 

Commentaires (3)
Ajouter un commentaire