USA Californie

Canada La Côte-Ouest

Texte de Francine :

20 août 70 (P. 144) : Traversée Est-Ouest  par le transcanadien. Trois jours et deux nuits de Montréal à Vancouver, 4800 kms sans changer de pays ! Des forêts de petits sapins fournis et d'innombrables lacs pour le Québec et l'Ontario, d'immenses plaines de cultures de blé, de maïs et d'avoine dans le Manitoba et encore des lacs et encore des forêts. A Jasper, on aborde les Montagnes Rocheuses, enfin. Le rail et la route transcanadienne, seules voies de communication d'une côte à l'autre, se faufilent dans des gorges sauvages, s'agrippent à la rocaille abrupte, se creusent un chemin de taupe quand l'obstacle est infranchissable. Pas de touristes, ils s'y perdraient, plus de pollution, la nature reprend ses droits. Dans l'eau verte d'un torrent, on surprend deux biches qui se désaltèrent, paisibles, le museau dans l'eau glacée pas même effrayées par le passage du train. D'un côté, il faut s'écraser le nez sur les vitres pour apercevoir les sommets, de l'autre, entre la montagne abrupte et nous : une barrière sombre et austère défile à 140 à l'heure : les rudes sapins canadiens.


Vancouver.A Stanley-Park se niche un petit paradis de civisme. Une herbe menue, grasse, sans papiers, on s'y assoie, on peut même s'y embrasser. Des fleurs, des arbres judicieusement assemblés pour leur feuillage et leurs nuances symphonisent de verdures. Plus loin, un amour de petit zoo, de jeunes étudiants veillent sur les cages. Une petite enceinte où trottent des ânes, des veaux, des poules et des chèvres culottées qui vous poussent du museau si vous n'avez rien à leur donner. Des phoques apprivoisés poussent de petits cris et exécutent des tourbillons gracieux pour inviter à venir gambader dans la pièce d'eau.

Dans une petite fosse en béton entourée d'un mur de 60 cm, plusieurs générations de couleuvres grouillent innocemment. "Dont' pick up the snakes" : ne prenez pas les serpents ! Le premier recul passé, on imagine le titi du coin qui trouvera génial d'en fourrer un dans un sac ou dans une poche féminine. Et bien non, on regarde avec intérêt mais on ne touche pas, ce qui permet d'avoir ces animaux à portée de la main, de les contempler sous le nez sans qu'aucun abus soit le prétexte pour interposer un grillage ou un verrou protecteur. Civisme, amour des animaux, respect de l'ordre, Vancouver nous fait penser à la Suisse mais une Suisse plus souriante, plus détendue.

14 vancouver les musiciens

Texte de Philou :

On trouve un pieu pour la nuit dans "China Town"  : trois dollars pour les deux... Une très vieille maison comme toutes celles du quartier d'ailleurs, pompeusement appelée "Hôtel". La chambre sent la pisse, il y a des trous pour mater surtout dans les chiottes, mais merde, c'est mieux que la rue, et puis, c'est pas cher et pittoresque. D'étranges individus, l'un galeux, je l'ai surpris sur son lit en train de gratter ses croûtes, l'autre stone, le troisième plein comme une barrique évoluent comme au ralenti. Un hippie, la toison en broussaille, l'œil loin, l'ineffable sourire du stone à plein temps, nous fait un "hello" surnaturel. Au milieu de la nuit, nous sommes réveillés par un formidable hurlement à répétitions décroissantes, une crise ? de quoi ? qui ? Ce n'est pas la famille chinoise qui tient l'hôtel qui s'en inquiétera. La première parole que la patronne nous dira au matin "Are you going to stay ?" (Allez-vous rester ?). C'est ça qui compte. Quant aux spurires, elle n'en a pas à perdre. On en finirait pas avec la cloche pisseuse qui traîne dans le quartier, toujours le plein de bière, beaucoup avec des gnons tout frais de la veille, encore sanguinolents. Pourtant,  malgré  la  crasse  et  la  misère  du quartier,  il  y a un sourire à Vancouver qui n'existe pas à Montréal, une douceur de vivre, un calme, une gentillesse dans les rapports qui tiennent  peut-être au  climat  tempéré,  à la présence de nombreux hippies ou encore à  la courtoisie anglaise. Les flics eux-mêmes semblent tolérants dans leurs chemisettes bleues, mais mieux vaut ne pas trop rêver ! Bref, ces 3 jours à Vancouver nous furent cléments et cette approche toute superficielle fut comme un sourire gratuit.

23 août. Notre cargo est arrivé hier soir de Hong-Kong avec deux jours de retard. On vient de déposer notre matériel dans notre future cabine, lui doit aller se faire gratter la coque pendant trois semaines à Seattle, en Californie. Bonne gratte !  A bientôt "Ragna Bakke" puisque c'est ton nom et à bientôt. Nous, on va te rejoindre à San Francisco, légers comme on est, on y sera avant toi. A midi, on laisse Vancouver. Le Greyhound jusqu'à la frontière toute proche. Pour le stop, c'est un plaisir. La première voiture qui passe s'arrête, quatre jeunes de Chicago sont affalés dans un minibus VW, un immense drapeau yankee forme le plafond, on sent l'influence d' "Easy rider", ce film aura vraiment été symbolique pour les jeunes américains. Nous roulons à l'ombre du drapeau américain jusqu'à Seattle, puis un étudiant en anthropologie nous mène à Portland, un type très sympa qui nous offre des raisins secs et de la marihuana, mais la journée comme ça, on n'y tient pas trop, la griserie du paysage suffit : notre dernier "lift" à la nuit tombante nous propulse à grande vitesse dans une "camaro" impressionnante. On s'inquiète un peu car notre homme sirote à petits coups.  mais il fait si bon dans sa voiture et on dévorerait des milles...  Une caisse de bières est là à côté du changement de vitesse.

Il nous propose de coucher chez lui. On le regarde, rien de particulièrement suspect, l'américain bonard, autant que la pénombre nous le laisse deviner. Il partage une somptueuse villa avec un autre couple. On entre, ils  ont installés, plutôt affalés devant la télé, la bière à la main, la trentaine environ : base-ball, on n'est pas tellement intéressés. "Hello! -Hello !" La conversation aura été courte et essentielle : ils s'en foutent. Quand on vous aura montré la caisse à bières au cas où vous auriez soif, le frigo-avec-des-trucs-immangeables-dedans au cas où vous auriez faim et la chambre au cas où vous auriez sommeil, les relations humaines seront réduites à leur plus simple expression… Quant au plumard, même sans polémique… on l'a drôlement apprécié.

La veille, notre conducteur nous avait laissé savoir qu'il roulait tous les jours 200 km le matin pour aller à son travail et 200 km le soir pour en revenir. Ce matin, à 5 h, il nous a réveillés pour nous remettre sur l'autoroute. Avant de démarrer, il est allé mettre dans son coffre une paire de chaussures à crochets pour grimper sur les poteaux télégraphiques. On a enfin su quel était son métier.


 

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La Californie

 

San Francisco :

12 frisco cable carSan Francisco est vraiment la ville merveilleuse dont on parle. C'est propre, très escarpé, de jolies maisons un peu farfelues, des rues qui montent et qui descendent comme pour vous inviter à la fête. Partout des gens détendus, tranquilles, souriants… mais merde, ça caille, ça c'était pas prévu ! encore moins les pulls dans notre petite musette. Après les 35° à l'ombre de Montréal, le vent glacé refroidit notre enthousiasme. Pourtant c'est quand même énivrant cette excitation de vacances.  Les "cable-cars", ces tramways tirés par des câbles qui courent dans la chaussée font roucouler de plaisir les nombreux  touristes. Un vrai petit train d'agrément pour jardins publics et comme les rues montent et descendent en pente raide, on se croirait dans les montagnes russes.

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On pensait bien trouver en Karen, compagne de Michel Zaoui, clarinettiste-jazz du Quartier Latin retrouvé à Montréal, un moyen de nous héberger jusqu'au 15 septembre, jour de l'arrivée du bateau… Nous la surprenons dans le restaurant où elle termine sa dernière caricature. Sans nous prévenir, elle nous dessine en rigolant avec de grands gestes gracieux ponctués toutes les 30 sec. par un tonitruant "SMILE". Elle a une sacrée technique la Karen ! Quel talent !

 

9 berklee barbSur le "Fisherman's Wharf" Francine remplace Gilles pour la vente des " Berk'lee-Barb "


A Berkeley

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Dans le parc de l'Université

Berklee market

Le marché de Berkeley University

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Les "Hare Krishna"


Sausalito : Des poitrines agressives ou paresseuses sursautent en liberté dans les vastes tentures drapées à la gitane ou à l'indienne ou tout simplement selon l'inspiration du moment. Sourires  pour sourires et  signe de paix    "Brotherly frienship is now",  Francine revient de Sausalito, seule, en stop, emballée la Francine, épanouie comme jamais, rayonnante"Tu t'rends compte, j'ai passé un après-midi fantastique, je suis même allée danser...- ??? - Même que j'ai pas été draguée une seule fois ! Sur la plage, une terrasse, un orchestre, je m'approche, je m'assois, un noir m'invite à danser ! moi qui ne danse jamais, qui fuit les discothèques et les contorsions de minets, voilà que je me lève, je  décolle. Je le regarde dans les yeux… "Let it danse baby ! "  Il parle de moi ! J'y vais. On a du danser une heure, on s'excitait terriblement sans aucun autre contact que nos yeux, il se marrait comme un fou hilare, trempé de sueur.  J'ai senti la musique me faire mousser ;  le rythme devenait de plus en plus intelligible, intérieur, irrésistible. Tout d'un coup, je me suis sentie libre, complètement libre de mon corps, non pas une nénette... - Avec un beau p'tit cul... - Déconnes pas Philou, tu n'peux pas savoir... non pas seulement une nénette mais un être humain à part entière… tu comprends ? Elle était heureuse, belle, magnifique ma Francine...

L'atmosphère de "Mai 68" qui règne à St Francisco,

 stimule Francine, l'envie lui reprend de témoigner :

Pour nous, européennes, toute extériorisation, toute expression réelle est un dénuement, une timidité dévoilée, sans défense, elle fait toujours place à un embarras pudique, presque à  une honte de s'être laissé aller. Le bon goût, le snobisme de bon aloi commandent l'indifférence, la non-émotivité. Le self-control et la politesse traditionnelle conseillent le sourire intelligent plutôt que l'éclat de rire ou le déboulonnement  grossier des passions. Toute spontanéité est ainsi étouffée dans l'œuf. Ici, en Californie, on découvre le culte du naturel, de l'expression spontanée, c'est comme une naissance et la sensibilité trop souvent inhibée s'éveille, timide,au soleil de la sympathie. Ici, quand tu fais quelque chose de soudain beau, un de ces gestes qui part tout seul, on va venir à toi pour te remercier, pour t'embrasser. Il n'y a pas de milieu chez la femme américaine,  ou c'est cet être libre et naturel ou c'est l'emmerdeuse avec des problèmes plein son cabat : de sexe, de civilisation, de n'importe quoi.

Gilles, notre pote, est parti une semaine à Phénix en Arizona chez une petite américaine adorable et exécrable à la fois. Il l'imite : "J'ai connu un homme, ça m'a fait mal, un vrai lapin..." Si tu t'étonnes, t'intéresses à son cas, c'est le coup de foudre ! il continue, l'imitant : "Je veux t'épouser, tu n'auras qu'à travailler avec mon père qui est plombier..." !! N'oublions pas qu'un plombier, ici, ça signifie riche villa, piscine, deux ou trois voitures, climatisation et tout le merdier !  D'autre part, quand tu l'embrasses et qu'elle en a  assez, elle te tape sur l'épaule et reprend conversation avec sa copine, te laissant tout con et furieux. Pour descendre de voiture, elle attend que tu viennes lui ouvrir la porte, si tu parles de quelque chose qui ne l'intéresse pas, sa jolie petite gueule se chiffonne et déclare :  "stop it",  (ça suffit!). Je passe sur les parents, on ne peut plus compréhensifs puisque c'est du bonheur de leur fille qu'il s'agit. Quant aux voisins, ils ont dû recevoir la consigne, car ils se confondent en petits signes complices.  Tout ça s'arrangerait à merveille par un divorce bienvenu, si chaque mariage raté ne se soldait pas par une pension alimentaire, c'est la moindre des choses. On se souvient de ces groupes de guenons autoritaires arpentant les couloirs moelleux de l'Acapulco Hilton, jacassantes, encombrantes, sûres de leur supériorité d'améri­caine-way-of-life, achetant n'importe quoi  "Plus c'est cher, plus c'est beau", et pourrissant tout par leur pourboire corrupteur.

Ces mégères divorcées trois ou quatre fois vont d'Hilton en Hilton, on les retrouvera à Hong-Kong,à Tokyo,à Bangkok, elles défigurent même Bali, trouvant les gens "attentionnés". "adorables", Elles ne font même pas guilli-guilli aux enfants de couleur, ne voient rien, mais reviennent avec des piles et des piles de photos, de diapositives, de dépliants, de prospectus and so on... Et, pendant ce temps, pour payer ces pensions, les cons de maris, ces esclaves du xxe siècle travaillent 12 h par jour, font souvent deux boulots,  ça les empêche de se mettre en grève s'ils en avaient envie et ça fait marcher le business.

Eh ! l'Amérique ! Tu viens d'envoyer deux mecs sur la lune pour aller ramasser  des cailloux et pendant ce temps la liberté de tes bonhommes se fait piéger connement, faut réagir... Nous n'aurons pas vu la plage nue, ni le grand canyon, ni Disneyland ; comme d'habitude, nous n'aurons rien "visité", mais nous aurons passé trois semaines pas comme les autres.

On était pas payés cher, on dormait pas beaucoup mais qu'est-ce qu'on rigolait bien.  Trois semaines à cinq dans une chambre et cuisine. Entre Paris et Marseille, Mulhouse et le Pays Basque, la France était assez bien représentée : une caricature gaillarde et cynique sur ce petit bout d'Amérique, sur ce petit bout de terre incroyable qu'est San Francisco .


15/9/70 au 1/10/70 : traversée du Pacifique  destination : Hong-Kong

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Hong-Kong , Corée , Japon

 

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