Un projet irréalisable...

Nos projets s'écroulent !

Journal de bord de Francine

 

Dollar us washinton 50


Ou coucher à New-York ? Un hôtel à New-York, c'est cher. On ne peut mieux faire que de dégoter une chambre à 10 dollars par personne pour la première nuit ; Raphaël, Philou et moi devons la partager : ça n'va pas être facile. Un immense vestibule vieillot, très haut de plafond, des rangées de fauteuils luisants d'usure et d'attente sur des tapis aux fleurs incertaines, le tout n'arrivant pas à faire penser à autre chose qu'un hall de gare, qu'un passage sans retour. Philou paie la chambre, monte le premier et reviens chercher Raphaël pour lui indiquer le chemin. j'espère que ce message viendra jusqu'à moi car il ne faut pas avoir l'air de chercher, mais de marcher résolument, sans hâte ni curiosité, comme quelqu'un qui rentrerait dans sa chambre. Raphaël est redescendu, puis remonté sans problèmes. Vingt minutes passent... C'est mon tour. je m'avance sans regarder nulle part, droit sur l'ascenseur distant d'une quarantaine de mètres de l'entrée. Les grooms et autres personnes uniformisées n'ont pas l'air de regarder dans ma direction. "Where are going to ?" Merde c'est mal barré ! Euh "...my room...the elevator...thère...- Witch room nomber? -What do you said, I don't understand, I am a student you know, I am french and...

Il s'impatiente et je m'embrouille de plus en plus ; pas correct du tout celui-là, un vrai flic. Mon charme n'a pas l'air de diffuser et il commence par me demander mon âge. Je suis refluée vers la réception. A court, je demande le prix des chambres et il a le culot de m'en proposer une à 6 dollars !..il y a une heure, c'était 10 dollars la moins chère ! Je ressors ; Marianne qui attend dans un café au cas ou ça ne marcherait pas ne peut mieux faire que de m'emmener chez elle. "Ecoute on monte dans l'ascenseur, tu attends dans le couloir, je vais voir si ma mère est couchée..." ça commence à m'emmerder ces ruses de pensionnat, j'ai froid et je suis crevée. Ils doivent déjà pousser leur ronflette là-bs à l'hôtel et d'y penser ça me scie toute énergie... Sa mère est française et même "femme de correspondant" du Figaro ; j'ai droit au : "je voudrais bien mais voyez vous, j'ai honte, la maison est dans un tel désordre...

"Hospitalité de portes entrouvertes"... Hélas, la dragonne comme l'appelle Marianne n'est pas encore couchée, elle hiberne devant la télévision avec des pamoisons de grande malade entourée d'une incroyable variété de pilules aux couleurs réconfortantes. Ce soir, elle égaye sa torpeur avec le résultat des élections présidentielles. A propos, on s'attendait à voir des majorettes, des confettis et le ciel encombré de tracts, tout le cirque, quoi ! et bien, ceinture, que dalle ! La dragonne émerge donc de son rêve en couleurs avec des grimaces d'ankylosée ; son premier mot : "Nixon, je le savais !" Son second mot, à mon approche, impatiente...!  : "Qui c'est ça ? "

Je me présente en bonne française... Après mûres réflexions, elle se met en quatre, va chercher des draps, des serviettes, des oreillers, une chemise de nuit, pour bien me montrer combien je la dérange mais puisqu'elle ne peut pas faire autrement... Il est une heure du matin. Je n'est pas acquis suffisamment de culot nécessaire pour profiter de ce qu'on me donne sans prêter attention aux mesquineries et aux grimaces, pas plus le courage de claquer la porte. Vu le nombre de démarches urgentes qui s'imposent, il n'est pas question de taxis


Le lendemain. Philou, le trésorier, (quelques 600.000 anciens francs économisés pendant un an chez Laferrière) propose le métro "On va s'offrir de la spéléo chez les dingues ! " Philou ne jure que par le talent de Céline...ça laisse des empruntes !


Le métro à New-York. les couloirs interminables du métro abritent une activité de boutiques très diverses. S'échappant des snacks par bouffées chaudes et écœurantes, on est saisi par le graillon obsédant des "french fries" . Patates frites et beignets cent fois  réchauffées dans une graisse à l'odeur douteuse... Ces petites boules de brioche molle saupoudrées de sucre s'avalent avec la toute bonne volonté d'un estomac creux. Les tartes pectinées et appétissantes en vitrine laissent à la première bouchée un goût de pharmacie, enfin toutes ces bonnes choses chimiques qui stoppent net une mastication trop confiante. On pose son cul sur d'étroits tabourets circulaires et pivotants, on engouffre des bons hot-dogs à 40% de mauvaise viande... pou le reste, en graisses diverses avec une louche de bonne moutarde jaune et sucrée, qui s'appelle d'ailleurs : "French-mustard". Gonflés ! Un coke humide de buée froide qui vous fait roter avec attention et une tasse d'eau chaude avec un nuage de lait, dit "café américain" doit être expédié en 10 minutes maximum parce qu'il y a la queue et que de toute façon c'est du temps perdu pour le business.

Plus loin, une usine à désennui, hall de gare envahi à perte de vue de machines à sous clignotantes, depuis le flipper jusqu'aux tirs d'animaux sauvages qui défilent dans un cartonnage de végétation exotique. Plus loin, des courses de voitures téléguidées. Ils sont crispés au volant, devant un écran où s'avance à toute allure une route sinueuse : "Risquer sa vie sans danger" à 10 cents la minute" Bref, de très instructifs jeux d'adresse qui développent les réflexes à bon marché, des exercices à la portée des atrophies musculaires et mentales des sportifs tout en tares, tout en flasques, tout en délabrement généralisé. L'œil fixe, le geste hautement précis et décontracté du professionnel, le cerveau embrumé par une musique mielleuses qui distille la joie de vivre, l'habitué de l'ennui est un instant chloroformé sous le regard trouble et pâmé des photos lumineuses, pourtant ternes et crasseuses, d'inaccessibles beautés bandantes.


Sur le quai : Dans un crissement de ferrailles entrechoquées qui fait vibrer les entrailles et s'affoler le tympan, le métro surgit et n'en finit pas de s'arrêter tant ses wagons sont nombreux. Ça monte et ça descend, ça se précipite sur les places vacantes ou ça se pend au plafond, ça s'ignore et ça ne sent pas bon sous les énormes publicités : "Vous cherchez un emploi bien payé ? Engagez vous dans la police" !

" Vous êtes jeune et vous aimez le sport ? Quelques semaines d'entrainement suffiront et vous bénéficierez d'une bonne assurance-vie". Partout, les flics sillonnent les couloirs et monte dans les wagons, une immense matraque en bois massif à la main. A première vue, c'est désagréable, mais quand on évolue dans les souterrains multiples où la cohue est plus rassurante que la non affluence, on les suit, on les cherche même tant le nombre de viols, assassinats, vols,voies de fait sont fréquents, quotidiens, horaires.

A New-York, on cherche  le quartier qui serait, non pas sûr mais moins périlleux que les autres, un endroit plus riche, plus surveillé, et bien s'est introuvable. Il n'existe pas une rue où l'on puisse stationner sa voiture sans s'attendre à avoir des vitres brisées ou des pièces volées. Pour rien d'ailleurs, souvent par habitude, j'allais dire par acquis de conscience. Pratiquement toutes les cabines téléphoniques sont inutilisables, on les fait sauter pour recueillir une poignée de pièces de 10 cents. Ce qui est insupportable à New-York, plus que la misère, la crasse, la pourriture mentale, c'est le danger permanent, l'insécurité totale où l'on se trouve constamment, de jour comme de nuit, partout, toute personne étant suspecte. L'apparence ne veut rien dire, j'ai éprouvé pour la première fois le désir d'avoir de l'argent, pour essayer de me protéger contre cet immense asile de fous en liberté qu'est New-York.


On cherche un minibus... Le premier objectif est de chercher dans l'annuaire les numéros de téléphone des différents concessionnaires WW. Finalement, il n'en reste qu'un qui aurait un combi, notre bonheur, et dans nos prix. On va voir. Le concessionnaire, élégant, très poli, nous montre la chose : un tas de ferraille cabossé d'au moins 20 ans ! Un moteur qui tourne rond comme un pneu crevé... Oh ! c'est pas cher...et à part ça ? A part ça, il y a en effet notre bonheur, un WW de 1966; parfait état, moteur neuf mais...700 dollars...ça fait un sacré trou dans le budjet. Philou fait un rapide calcul : "On a 1.100 dollars en traveller-chèques, il faut penser à l'achat de 2 micros "Shure" 90$, compter voyager 10 jours soit 100$ de bouffe, dépenser environ 100$ d'essence. Il nous restera donc, si tout va bien, une centaine de dollars en arrivant à Mexico, la première étape.- Bien sûr c'est maigre mais d'après Raphaël tout est bon marché là bas, et puis, ce sera l'endroit idéal pour répéter, c'est plein de soleil...

On monte dans le minibus, Philou conduit, je mes serre à ses côtés, la banquette avant est vraiment faite pour des amoureux. On y est déjà, je vois la route poussiéreuse et écrasée de soleil, je mange déjà une banane fraichement cueillie, on aura surement un singe et un chien. Si on arrive dans un village, le plus dur sera de trouver du courant pour brancher notre matériel - Tu verras qu'on aura des emmerdes avec ça, je vois ça d'ici, ce sera toujours la merde ! On pourra jamais chanter en plein air..."  Derrière, c'est encore plus chouette. Très grand, largement la place... il va falloir trouver de la mousse.  Nous revenons au bureau. On a réussi à faire descendre à 650$, le vendeur nous voyant pratiquement décidés. Il aborde les détails : "Vous devez acheter les plaques d'immatriculation - ??? - Et bien sûr, l'assurance, elle est obligatoire dans l'état de New-York et coûte chère, ici c'est New-York, et tout est très cher, allez de ma part à cette adresse, vous aurez tous les renseignements voulus.


A l'agence des assurances... Bus métro, on a des ailes... Avez-vous un domicile à New-York ? - Non, nous partons pour l'Amérique du sud. - Dans ce cas, nous avons une assurance qui peut vous couvrir jusqu'à Panama, après c'est impossible... - Ah! - Et comme vous n'habitez pas New-York, vous devez laisser à la banque un dépôt de 2000$, c'est la loi... - Quoi ? - C'est une entente entre  les Etats-Unis et les Etats d'Amérique du sud pour vous dissuader de revendre la voiture. Là-bas, elles coûtent très chères...

Notre anglais est laborieux et on a du mal à suivre, on fait répéter... on avait très bien compris : 2000$, 1 million d'anciens francs. On panique... le silence devient angoissant... L'assureur sort ses lunettes, légèrement agacé, il ne comprend pas ce qui se passe. "Alors qu'est-ce qu'on fout ? - Si on allait en Asie, là, au moins, je connais, je suis sûr qu'on trouvera du travail tout de suite.

Philou à toujours des solutions radicales, non pour résoudre les problèmes mais simplement pour en changer les bases elles-mêmes. "Ah ! mais t'es con ! pourquoi on est v'nu en Amérique alors ?- Qu'est-ce que tu veux, on ne pouvait pas savoir ! - T'aurais pu te renseigner quand même - C'est ça, c'est d'ma faute ! " Il s'énerve, faut pas l'contrarier. "Oh ! remarque, moi ça m'est égal, l'Asie ça me plairait aussi..."


Au Consulat Français de New-York.

Texte de Francine : Je me demande pourquoi nous allons au consulat". Je crois qu'au départ nous avions établi comme de bonne politique de se présenter dans chaque consulat. Philou qui, bien sûr détient l'expérience en la matière : deux ans d'Asie avec sa guitare, sa basse et son ampli m'a dit un jour : "Il ne faut pas faire comme mon pote Zabo : habillé comme il était, il se faisait toujours jeter des Ambassades". Il s'est mis à pleuvoir, une pluie qui mouille, abondante et continue. les pieds trempés, les cabans informes et les cheveux ruisselants de pluie, on gravit les marches de marbre. "Tu crois qu'on va nous recevoir ? On est pas loin de ressembler à ton copain Zabo ? tu disais que...- Ecoute, on a pas le choix, qu'est qu'on risque ?". Le réceptionniste nous regarde sans intérêt "Asseyez-vous, on va vous appeler">. Il n'y a que deux chaises de style Louis XVI dans l'entrée, des chaises rembourrées, recouvertes de tissu rouge avec des petits clous dorés. On est là, debout, la pluie qui s'égoutte forme déjà une petite marre autour de nous, quand je remue les pieds, ça fait floc ! Merde, je m'assois quand même, je suis crevée !  "Tu peux enlever ton caban , ça f'ra moins chien mouillé."

On a demandé à voir l'Attaché Culturel. Pour le motif, c'était difficile de l'expliquer en 2 mots ; finalement on nous pousse dans le bureau d'un homme jovial et souriant : le Conseillé Commercial, sans doute avait-il besoin de distraction ... Ce devait être son tour !

On lui explique notre cas, qu'on chante, qu'on voyage et que notre projet s'avère problématique. " Des troubadours en quelque sorte". Il connaît bien l'Amérique du sud pour avoir été nommé en différents endroits. Il parait assez affolé devant nos projets. " Mais dormir comme ça dans une voiture, ça frise l'inconscience ! vous n'êtes plus en Europe, c'est vraiment très dangereux... Vous m'êtes très sympathiques mais enfants, mais je ne vous cache pas qu'à mon sens, vous êtes très mal partis, vous allez au devant d'innombrables emmerdements... - Et pour l'assurance ? - Ben oui, l'assurance ne vous couvre que jusqu'à Panama, les Etats Unis considérant ces pays relativement civilisés, encore que... - Et après ? - Après et bien vous serez obligés de prendre une assurance pour chaque pays traversé et, à chaque frontière, on pourra vous demander une caution de 1000$, 2000 ou peut-être plus, c'est à la tête du client !, en principe, cette somme est restituée lorsque vous sortez du pays, mais en Amérique du sud "en principe " prend une signification toute particulière, croyez-en  mes quatre années passées là-bas... - Et si on ne prend pas d'assurance ? - Surtout pas mes enfants, surtout pas ! Je connais trop bien l'histoire du paysan qui met sur la route une vache à moitié crevée, qui vous accuse ensuite de l'avoir écrasée... Avec de l'argent, on arrange à peu près tout, encore faut-il en avoir ! - Que pensez vous de ceux qui sont partis, ils sont quand même revenus, j'en connais un (mon pote Zabo) qui a fait l'Amérique du sud avec 100$... et l'expédition Terre de feu -Alaska, c'est pas du bidon ! - Attendez, sac à dos vous dites ? D'abord, c'étaient sûrement des garçons à l'apparence  hippie, amaigrie, qui fait dire aux gens qu'ils n'ont pas grand chose de plus qu'eux, rien à leur voler... Vous rendez-vous compte qu'une voiture et surtout un minibus, représente une véritable fortune en Amérique du sud où les voitures valent 4 à 5 fois leur prix. Pour une roue de secours, pour un rétroviseur, on peut vous attaquer, imaginez ce que représente votre matériel de musique ! Quand à faire une expédition, oui, c'est possible, mais  vous a-t-on dit à combien s'élevait leur budget ? Et quels étaient leurs appuis ? Pensez qu'une expédition se prépare au moins un an en avance. Beaucoup de routes sont impraticables durant la saison des pluies, y avez vous pensé ?

Il continue : ...non seulement il faut de l'argent sur soi, mais ils avaient certainement des papiers officiels à montrer et des appuis dans les ambassades françaises de chaque pays ce qui devaient aplanir bien des difficultés aux frontières...En Amérique du sud, vous avez deux sortes de protection : l'argent et les relations, c'est tout. La police, la loi, les procès, les droits, ça n'existe pas ! Nous l'apprendrons plus tard au Mexique... Ces paroles  nous semblent sensées. Nous hochons la tête, convaincus et perdus , le moral à zéro. Il apparait de plus en plus évident que notre projet est bel et bien en train de se casser la gueule. Il n'aura pas tenu longtemps. Le minibus WW, pour nous c'était un endroit pour dormir et pour mettre les instruments en lieu sûr. Maintenant, on se trouve à la rue comme des clodos mais avec un matériel lourd et encombrant qui nous interdit de faire du stop et de se déplacer à droite et à gauche ! C'est mal barré... " J'aurais bien proposé de vous aider, de vous organiser un spectacle. Pour moi, c'est facile ; je donne quelques coups de fil et je peux réunir 300 français pour faire une petite soirée. Mais vous me dites que vous n'êtes pas tout à fait au point." (inutile de bluffer, ça n'aurait avancé à rien.) "A propos, je viens d'avoir une expérience malheureuse. Une française que j'ai voulu dépanner, une chanteuse comme vous mais la jeunesse en moins. Elle me cassait tellement les pieds à me vanter sa carrière... que j'ai dit oui ! Le scandale, un véritable désastre, la vrai ringuarde comme vous dites dan votre milieu." (Mon milieu ! il y a un mois, j'étais encore à passer mes examens, j'ai du mal à prendre mon personnage au sérieux ! )


Philou qui n'a encore rien dit : "C'est difficile de travailler à New-York ? - A New-York, il n'y a rien à faire, l'Union des musiciens, vous devez le savoir est très puissante. Il faudrait d'abord que vous soyez émigrant et pour celà séjourner un an sans travailler, ce qui implique un répondant américain qui se charge et se rende responsable de vous. vous me suivez ?"

Notre Conseiller commercial reprend :...A propos d'Amérique du sud, vous pourrez tenter le Mexique... Il y aurait encore Porto-Rico où je peux vous recommender à un ami  qui vous arrangera sûrement quelque chose, un spectacle ou deux. Evidemment, ce n'est pas très grand , c'est une île et vous ne pourriez pas y rester très  longtemps.


"Allons au Mexique, c'était sur notre route... j'ai toujours rêvé d'aller au Mexique, et puis, il doit faire chaud là-bas... ceci parce que je grelotte encore dans mes habits trempés, ça doit sentir le chien mouillé. Pour la bagnole, c'est foutu, complètement foutu... On fait une salle gueule, cette pluie qui n'en finit pas. Il a été sympa quand même, au moins, on sait à quoi s'en tenir ! S'ils sont tous comme ça dans les consulats, ça peut être utile. Lui aussi d'ailleurs nous a conseillé de nous présenter dans les consulats, ça leur fait plaisir, ça les flattait même. "Ce putain de New-York, c'que ça peut-être moche ! On caille - Dis au Mexique, il doit pas y avoir d'hiver, hein ? - Tu rigoles ! fait chaud !


 Au foyer... Nous rentrons au foyer; c'est Pierrot qui nous a donné l'adresse : 1$ la nuit et par personne, c'est dans le quartier Portoricain autant dire que je ne m'y promènerais pas seule le soir. Une maison qui tombe en ruine, tenue, parait-il par un curé, mais on ne l'a jamais vu. J'ai bien dit une ruine ! De l'extérieur, la maison a l'air respectable, à l'intérieur, c'est le taudis. Un escalier abrupte mène au premier. Une immence pièce avec des lits de camp entourés de papiers plus ou moins poisseux : les restes d'un repas, des assiettes-carton graisseuses, encore des canettes de bière, quelqus-unes lancées à demi-pleines éclaboussent le sol. Liquide, poussière et crasse coagulent. C'est le domaine des garçons. Indifférence à la saleté, isolement, chacun s'occupe de ses affaires, aucun respect du sommeil de l'autre, ça parle, ça boit, ça gueule et ça s'engueule à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Ce sont pour la plupart des étudiants ou des jeunes de passage.

Au deuxième étage, une propreté relative, un désordre moins chaotique et quelques photos mal agrafées sur le mur annoncent sur des présences féminines . La salle de bain est particulièrement dangereuse car les chiottes reposent sur un coin de plancher en train de s'effondrer. Quand on s'assoit; le siège branle et décroche des bouts de plâtre, des bouts de lattis qui tombent dans la pièce inférieure ; chez les garçons, en "sling" américain, les commentaires devaient être succulents ! Heureusement, on nous donne en rentrant des draps propres, une fois pour toute... Parfois le lit est occupé au moment de se coucher mais je ne fait pas de sentiment. Raphaël couche avec nous au foyer, on ne le voit pas souvent. Il y a Marianne, temps perdu à rattraper, trouver une piaule pour faire l'amour, et puis, sans elle, il a l'air si malheureux, si gauche, si ballot. Quand nous pensions encore acheter une bagnole, nous avions projeté de descendre tous les quatre à Mexico. Raphaël, toujours optimiste : "Pas besoin d'assurance au Mexique ! Moi je conduis bien sans permis. Pour acheter, pas de problèmes, vous irez chez mon père, il a un grand appartement. Je jouais de l'orgue, à Mexico, j'avais un groupe. On pourrait monter quelque chose tous les quatre..." Mexico, il en a plein la bouche,il commence à râler dans ce New-York glacial qu'il déteste. " A Mexico, tu parles, les fruits c'est donné ! -Tu parles vraiment comme un français... - C'est ma mère, elle est française, mon père, lui est espagnol, un grand poête, il est très connu a Mexico. Raphaël n'est pas vantard, optimiste plutôt et lymphatique. Il n'a plus d'argent après son voyage et commence à penser sérieusement : Mexico, maman, petites sœurs, les bonnes, sa chambre, ses disques et puis ce soleil... Raphaël gémit : "J'ai faim" Marianne en echo : "Moi aussi".


Au snack. Un snack tout comme les autres. On s'assoit. Raphaël et Marianne se frotte le bout du nez en attendant les plats, les yeux dans les yeux, tout un langage muet et insatiable de gazouillis, ronronnements, petits riens, petites conneries d'amoureux. Finalement, en tenant compte des diverses réductions et autres, en se grattant les fonds de poches, ils ont découvert qu'ils pouvaient prendre l'avion jusqu'à San Antonio, tout près de la frontière, ensuite : le bus jusqu'à Mexico. Avec le départ proche, New-York leur fait la gueule. Marianne et ses parents qu'elle va plaquer, son frère jumeau qui a été reçu au bac et pas elle, son Raphaël qui a froid, faim, piétine, soupire, s'énerve, s'apitoie sur son sort, rêvasse et renifle d'impatience en relevant ses mèches brunes.

Je l'ai senti venir dans mon dos le déplacement d'air de son énorme carrure, cette gueule de boucher malhonnête, ce souffle rugissant de haine et d'intolérance : "If you want to make love : go out ! th're hôtel for that"... Raphaël s'est redressé tout vibrant, prenant dans son ampleur cette attaque contre les "long hair", si ç'avait été deux porcs à boules rasées qui se bavaient dessus, le boss aurait écrasé le coup, surtout si ça consommait bien, mais des jeunes, cette bande de pédés avec leurs fleurs et leur "peace and love", ça déchaîne  pour l'instant des pensées velléitaires de fascisme rengorgé. "On s'en va" dit Raphaël. Marianne grimace, remonte ses petites lunettes de grand-mère : " Laisse tomber, t'y peux rien, faut quand même manger, ici c'est pas cher ! Et Raphaël, meurtri de ne pouvoir répondre : "Ah quand on sera au Mexique...


Enfin une lueur d'espoir : Dans son dortoir, Philou à découvert un Français parce qu'un soir où il y avait le bordel habituel, il a entendu un tonitruant : "Vos gueules ! Ça a baissé d'un ton ; d'autant plus d'autorités que le foyer, ça faisait six mois qu'il se le tapait et les USA dans tous les sens. "Qu'est-ce que vous foutez ici ?" Philou raconte nos projets bouleversés, et puis le Mexique. "Vous avez essayé les "Drive Away ? - Qu'est-ce que c'est ? Il explique, l'air sûr et râleur : " Pour les américains qui se déplacent en avion et qui veulent faire suivre leur voiture, il y a des agences où ils confient leurs tires... Tu vas à l'agence et tu demandes s'ils n'auraient pas une voiture pour aller à telle ville... Ils consultent leurs papiers et leur carte murale. Evidemment, si tu vas dans une grande ville, t'as des chances... Si tu vas dans un trou..."

Il continue : Les bus "Greyhound", c'est pas mal non plus, ça roule 24h sur 24, c'est confortable et pas cher. Précipitation sur le bottin, Philou reprend du poil... " Je sais pas combien ça coûte le bus mais moi ça me plairait bien d'avoir une bagnole à conduire, une grande bien sûr, avec tout notre matos...


Les "Drive-Aways"; Texte de Philou. (page 59), A l'agence, dans la 42e rue, entre deux porno-shop. On nous fait asseoir, on lève le nez sur une grande carte des USA, les machines à écrire cliquettent le bureau est enfumé, surchauffé. L'efficacité se lit sur chaque visage : " Where are you going to ? - Mexico. - Have you got an international licence ? -Yes, we have."  Un souvenir nous ramène aux nombreuses heures passées à la Préfecture de Paris : la queue, pas de place pour la dodoche, contravention, etc.  Journée bénéfique pour engueulades ! "The day after tomorow, we'l got a Pontiac Lemans straigt to El Paso. 7 days trip. OK ? 50 dollars deposit OK ? -Is it a big car ...? Il nous emmène près de la fenêtre, au bout de quelques instants, il nous désigne une superbe bagnole : une Pontiac rouge ! Comme dans les films ! il nous tend une carte : " Go straigt to the docteur : 7efloor ; same bulding ; door number 4 - Is the gaz paid ? - No, we paid only for Florida, see you tomorow."

Le lendemain 9h Nous avons rendez-vous au "Drive-away" un peu anxieux de savoir si notre bagnole sera assez grande pour mettre tous nos bagages. On remplit et on signe des tas de papiers ; on donne 50 dollars de dépôt comme convenu, échange de quoi le type nous donne la clé et un papier pour sortir la voiture qui est au garage au-dessous de l'immeuble. Un autre papier portant l'adresse du possesseur de la voiture à El Paso, à 4.000 km, au sud du Texas. C'est un militaire, un G.I., muté d'Allemagne au fort d'El Paso. " Good trip! good lock ! Un autre client l'attend.

6 drive away la pontiac

La Pontiac Le mans (à défaut d'un minibus!)

Et bien, conduire une bagnole neuve, pour la première fois de sa vie en pleine circulation à New-York, c'est pas de la tarte ! Après quelques têtes de Francine dans le pare brise suivies de jurons sonores, on arrive chez Pierrot. Tout rentre dans le coffre. Ouf ! - Francine, tu dormiras sur la banquette arrière, moi à l'avant, évidemment avec 2 sièges "baquet", c'est pas l'idéal . Derniers sandwichs, derniers gâteaux, derniers adieux, on repensera souvent  à ce petit coin chaud de New-York, Madison Avenue : "La Duchesse Anne".


Conduire à New-York ...Texte de Philou : Nous v'là partis dans un flot de bagnoles sur 5 voies, à quelque 50milles/heure (80km/h). Pas le moment de perdre les pédales, y'en a que deux ! La voiture glisse sans bruit. Pour allonger la sauce, qu'est-ce qu'il flotte !. Une dérivation à droite, anonyme nous rend perplexe, pas question de ralentir, il faut suivre la file, aucune fantaisie, chaque bagnole tient sa place, sa file, ça file droit au but. Une autre dérivation à gauche, également anonyme celle-là, de toute façon, je n'aurais pas été sur la bonne file… " Les cartes …qu'est-ce que tu fous..." Francine fouille dans le paquet de cartes, paniquée"Washington, merde, ça doit être signalé, c'est assez connu ! Alors qu'est-ce qu'elle dit la carte ? - Toll ! - Quoi toll ? Je me dirige au hasard, furieux, l'atmosphère est tendue. On s'arrête sur le bord de l'autoroute, une baraque et un type devant.

Texte de Francine : Philou s'enfonce dans la terre boueuse, jure, essaie de se faire comprendre et reviens, l'air mauvais : " Evidemment c'est pas ça ! " On cherche le numéro de l'autoroute parce qu'on commence à comprendre que les noms des villes ne sont pas mentionnés, rien que des numéros. Alors, le temps que je regarde sur la carte, et que je trouve le numéro, l'embranchement est déjà dépassé et crispé au volant, pas assez d'yeux pour dévorés tous les panneaux de signalisation qui se superposent, s'enchevêtrent, se dédoublent. Le conducteur n'est pas gracieux, loin de là… On s'est embringués de telle manière que pour joindre ce fameux Washington nous faisons un sacré détour à travers des forêts et des terres marécageuses. La nuit tombe. Les phares s'allument mais impossible Philou ne trouve pas le bouton pour les remettre en code. Les voiture nous croisent, font des appels… en vain. Au bout  d'une demi-heure, il tombe par hasard sur le bouton… sous son pied gauche ! Vers 11 h, on traverse Washington trop absorbés par les cartes, les numéros, les panneaux pour ne rien remarquer de la capitale...

Notre première nuit dans un parking d'école… Cet après-midi, on a récolté sans trop chercher une planche large pour mettre sur les sièges avant, comme ça parmi un tas de planches magnifiques à l'abandon sur le bord de la route. " En Europe, ça ferait pas long feu du beau bois comme ça," on s'y est pris quand même discrètement, on sait pas... et puis, 1 heure après, au milieu de la route : une peau de mouton-descente de lit qu'a du s'envoler d'une camionnette, comme  matelas… même pas sale... On déballe la trousse à outils.  " La bricole y'a qu'ça d'vrai ! " Philou sort avec amour une petite scie pliante rapportée du Japon. " Un bijou, une merveille ! ". Il taille l'encoche pour laisser passer la manette marche avant-arrière en sifflotant. " Et ça, c'est pas du boulot ?" On sort les duvets et on en écrase…

A travers les USA

On s'attendait à l'insolite, on découvre la civilisation de la voiture, traverser les Etats-Unis, ce n'est pas faire de la route, mais de l'autoroute, nuance. Et quelles autoroutes !bien tracées, pentes douces, virages relevés, deux voies séparées par un large terre-plein et bordées de deux généreuses voies de gravillons. Prudence, Aménagement du territoire. Au-delà, le paysage engrillagé, immense. Vitesse limitée à 70 miles/h, conducteurs calmes, dépassionnés. Les voitures glissent silencieuses, confortables et puissantes sur les voies bitumées qui ne mènent que sur de savants échangeurs où les directions indiquées par de nombreux numéros défilent à une vitesse folle, pas un nom de ville, t'as intérêt à avoir étudié la carte ! La Pontiac glisse, silencieuse, on ne sent pas la vitesse, motels, garages, snacks, on bouffe nos 600 km par  jour, relax !


La Virginie. Texte de Francine. La Virginie vallonne doucement, bosquet roux de novembre... de loin en loin, les fameuses villas américaines aux couleurs pimpantes, souvent immaculées, façades de bois, entrée sur véranda après franchissement de quelques marches, colonnettes en bois, petites balancelles aux coussins fleuris, la terrasse est entièrement protégée par un grillage menu ainsi que les fenêtres à cause des moustiques, mouches, guêpes et odieuses petites créatures porteuses de maladie infectieuses et venin inconnu. C'est coquet, fraîchement peint, d'une durée très limitée, on dirait même pittoresque si ce n'était les mêmes maisons, les mêmes planches, les mêmes coussins fleuris, les mêmes marques, distribuées par les mêmes chaînes de distribution... Ces biens destinés aux mêmes et similaires personnes se retrouvent dans tous les Etats sans distinction...

A travers de gigantesques pancartes, la bouffe n'y échappe pas... Hot-dogs (5 hot-dogs pour 1$), cheese-burger, hamburger-ketchup, chicken in the basket, french fries-ketchup, steakburger-ketchup, hot-dog-ketchup, ketchup-mon-cul, ils s'en barbouillent, ça dégouline cette chiasse sanguinolente, mm ! "...it's good ?, any ketchup ? - Oh yes, Wouaa! Great ! some morre..." Après faut se sucer les doigts parce que ça tache, on ouvre un grand four, toute la main y rentre et ressort à grands sucis de langues, gros soupirs de ventre satisfait, petit rot de "coke" et en voiture, poser son gros cul super enrichi, super gélatineux sur les coussins moelleux et spacieux, le confort quoi ! Dépersonnalisation méthodique des Etats-Unis, défiguration standard, pas de spécialité du coin, jamais une pierre...mais c'est très pratique. Modernisme, technique, équipement, information des techniques. Pas de paysans, l'agriculture, c'est un job comme un autre.

Un village : une route, à l'entrée, une forêt de pompes à essence à prix concurrentiels, des champs de voitures à vendre, new cars, used-cars, ou à louer, rent-car, ensuite, les cimetières de voitures, montagnes impressionnantes de vieilles bagnoles, gigantesque boîte à ordures et la grue araignée au milieu qui fait le ménage, amas de ferrailles grimaçantes, calcinées, éventrées, étripées, enculées, vieilleries de quelques années qui ont eu le tord de leur vitesse, out ! Et puis quelques maisons, enfin des blocs de béton, des cubes de bois, façades alignées, enseignées, saloon, food- center avec parking, city hall, post-office, snack, motel et remotel, restaurants avec chiottes bienvenues pour nous débarbouiller le matin; Nous sortons la tête haute, trousse de toilette sous le bras, payons à la caisse (machine enregistreuse décolorée au sommet, peinture blafarde et parfois boutonneuse, qui émet en rendant la monnaie une sonnerie stridente et impérative : " Come back again" !

8 ville type usa

Ville type du Middle-ouest                                                     à droite : Francine


On remonte en propriétaires dans notre somptueuse Pontiac Le mans rouge sombre qui déconne un peu en ce moment, le voyant "hot" s'allume trop souvent et l'eau du radiateur bouillonne, un jet de vapeur jaillit quand on le débouche, pas question, faut que ça tienne jusqu'à El Paso. Manquait plus qu'un jerrican d'eau au milieu des valises !

Sortie du village "re-complexe-tout-pour-la-bagnole-neuf-occase-à-louer-milage-non-compris-fosse-commune" et l'autoroute repart, deux voies nettes, sûres, bas-côtés largement déblayés : y'a d'la place !

L'autoroute s'allonge, confortable et sans fin, snacks, bagnoles, bifurcations, motels et parkings. Le soir pour dormir on s'enroule dans les duvets, la nuit ça caille. On attend avec impatience le petit matin pour pouvoir se réchauffer. Il y a toujours des mecs alentour pour croire qu'on a passé la nuit à faire des choses dans la voiture, ils allongent des sourires complices et devant nos mines renfrognées de sommeil frileux, ils pensent qu'on est vraiment des paumés... Des qui ne peuvent pas se payer un motel. Nous, on tâtonne dans l'air gris et frisquet, mal gracieux, gelés, du duvet plein nos pulls, cherchons le bosquet pour la pissette matinale, grignotons un biscuit la langue pâteuse et nous jetons sur le premier snack pour un café brûlant.


Caroline du Nord. Des poignées de duvet aérien parsèment les bas côtés. Les fameux champs de coton font leur apparition et nous accompagneront sur plusieurs états, toujours direction sud ouest. Pour la radio, on est pas tellement gâtés, les émetteurs sont à très courtes distances, on ne peux pas suivre longtemps le même poste.

Philou est plutôt déçu, lui qui s'imaginait les Etats-Unis comme la patrie du Jazz ; il faut se rendre à l'évidence, à part New-York : néant ; des tubes, des conneries innombrables, des publicités, heureusement qu'on comprend rien.


Le Tenessee : la route devient montagneuse, mais la conduite reste aussi paisible. Il faut reconnaître que la conception des autoroutes rassemble un maximum de sécurité. Pour arriver à Chatanooga (choo choo), la route se fait  et surplombe un immense lac parmi les forêts allumées de novembre. Un lac ? Voyons la carte...leçon de géographie : l'immense étendue d'eau que nous avons sous les yeux n'est pas un lac, mais le Tenessee, ce fleuve gigantesque et redouté ; pour mettre fin aux inondations dévastatrices, Roosevelt à décidé en 1933 d'aménager le fleuve, 29 barages et lacs artificiels sur 900 km.


L'Arkansas. Aujourd'hui c'est dimanche, Dans la petite ville que nous traversons, des noirs, des petites filles, robes claires et rubans dans les cheveux sortent de la messe, petites églises de bois fraîchement peintes, celles des noirs et celles des blancs. A Little Rock, la loi sur l'intégration raciale a été appliquée pour la première fois, violents conflits entre la police d'états et la police fédérale. La terre devient plus sèche, le soleil plus chaud bien que, la nuit en novembre, on se caille toujours dans la bagnole.


Le Texas, on se rapproche...Enfin nous y entrons, c'est le dernier état au bout de cette immense plaine, El Paso sur la frontière du Mexique ... Des petits puits isolés trempent dans la rocaille désertique. La radio ne diffuse que de la musique "country-western", la musique "cow-boy" comme on dit. Guitare, banjo, violon rigueraguent  des mélodies trainardes et nonchalantes des longues chevauchées. Comment imaginer que cette musique de cow-boy que nous imaginions folklore pittoresque n'est plus que chansons vulgaires, refrains pauvres et systématiques pour juke-box de taverne. Les mecs, c'est peut-être ça, quand on approche... Le texan autrement que par les yeux de John Ford, ça fait choc.

Quand l'épopée se fait réalité quotidienne, quand sur la porte des saloons on interdit le port d'armes, quand le shérif pousse les deux battants en ajustant son chapeau le pouce dans l'entournure du gilet, quand les têtes de géant abrutis lèvent un œil glauque au dessus de leur bière en mordillant le moignon chiqueux d'un vieux cigare éteint..." What do you want ?"  Je fais un bond. La serveuse, cigarette au bec, les poings sur les hanches, nous glapit dans les oreilles. On n'a rien compris ! "Hum...pardone me ? - What do you want ? - Two coffes - What ? (elle hurle !) Les regards convergent vers les intrus. A la table voisine, le jeu de carte s'arrête, un énorme éclat de rire secoue les planches de la baraque, solitaire. Une blonde atroce me dévisage, la seule gonzesse. Les mecs du bar, plissés, tannés, la machoire proéminente, laisse tomber un œil agressif sur Philou, si menu à côté des colosses tondus, une pédale quoi...! "Two coffees " Elle a quand même compris. Philou revient des chiottes; distributeurs de capotes et obcenités sur les murs. Je crois qu'on ira se laver ailleurs. Le juke-box se met en branle, braillard, un vieux s'étire d'aise les deux pieds sur la table en propulsant dans la pénombre une fumée dense. "Come back again" !

La trousse de toilette sous le bras, on les met. Cinquante miles plus loin, le snack est plus éclairé. On dévore nos œufs dans l'atmosphère plus rassurante des familles nombreuses léchant des ice-cream géants et des bananas-split. Derrière nous, un père avec ses trois filles. L'ainée, 12 ans, se retourne sans arrêt pour dévisager Philou; elle allume une Winston King size, aspire des grandes bouffées avec des mines de vamp et se retourne pour souffler dans la figure de Philou. Le père ne bronche pas, Philou non plus. Elle se lève, secoue ses cheveux blonds, met un 25ct dans le juke-box, puis tortille son corps adolescent en regardant Philou dans les yeux, comme à la télé. On paie. "Come back again" !


Dans la rue, c'est l'heure du shopping, les bonnes femmes en bigoudis sortent du centre d'achat des énormes sacs en papier plein les bras, les mômes suivent des sucreries dans la bouche. Au coin, une gamine arbore un jean hyper-serré sur des hanches d'enfant, pas de seins. Elle prend une pose quand on la croise, les mains sur les hanches, une cuisse maigre en avant, le regard effronté. Cinq minutes plus tard elle passe devant la voiture en sifflotant. La Pontiac démarre en laissant, déçue, une Lolita qui ne s'ignore pas.


Le Texas n'est pas un état comme les autres. Terre autrefois mexicaine; les colons se sont battu férocement pour la conquérir. La bataille d'Alamo fut un masacre et une défaite mais les régiments du général Santa Anna furent finalement dispersés et le Texas devint une république autonome pendant 9 ans, ce qui explique le chauvinisme du texan. ensuite se succédèrent les célèbres batailles entre agriculteurs et éleveurs au XIXe siècle, au moment des grands empires des propriétaires de bétail. Un pays de sauvages, disait Kennedy; la vertu, c'est sa force, survivre, faire son trou, acheter son ranch, force, argent, intolérance, ségrégation, violence. "T'avais pas dit que t'avais une adresse à Corsicana ? - Ecoute, cherche dans les cartes, je conduis moi... -Attends... j'ai trouvé ; qu'est-ce que ça veut dire sur la carte de visite :"Chirurgien/accordéon" ? - je l'ai rencontré avec sa femme à l'Ambassador Hotel à Hong-Kong, il m'a dit : si jamais tu vas au Texas, on ira dans mon ranch, on montera un petit orchestre... Il joue de l'accordéon le bec à ce qu'il m'a dit - Ben, c'est chouette, un docteur, il pourra sans doute nous pieuter, alors, on aura chaud, qui sait, on fera peut-être du cheval ?

On fonce sur Corsicana, en dessous de Dallas ; la nuit tombe. Sur place, pas facile de s'orienter ; on demande à un pompiste ; comprend pas, s'en fou de toute façon. 24e avenue, villas et grands jardins, mais les numéros sont cachés par les arbres ?, stop 852, c'est là. Pas de lumière, pas de sonnette, que dalle. "On va bouffer ?" On s'arrête  au premier néon. Steak house. " On se prend un steak ?" dit philou , à l'écouter on va bouffer la caisse... "Je sais pas si t'es au courant, mais on ne sait pas où on va, pas de boulot, et surtout pas de répertoire. 2 dollars chacun prends ce que tu veux - Bon...". La caissière débite, "Come back again" !


Son acolyte balaie, les cheveux rasés sur la nuque, cigarette entre les dents. Discussion animée ; elle s'interrompt pour montrer le poing, han ! Pa besoin d'écouter pour avoir le tympan vrillé de dollars. "T'as vu, c'est un hôtel ? Si on demandait le prix? - Demande toujours... -How much the room ? , (ça elle a compris). -3 dollars - Dis donc, c'est pas cher, y'en a marre de coucher dans la bagnole.- Si tu veux." On suit la vieille qui laisse son balai derrière le comptoir. Escalier, couloirs. Des vrais saloons de western avec galeries surplombantes, le bois grince, pouissièreux, tout est abandonné, toilé d'araignées, hanté. Rose pisseux qu'ils sont les murs, les tapisseries bouffées de fleurs de moisissures. La vieille avance dans la pénombre, allume une cigarette au mégot, repart les épaules en avant, ses os maigres serrés dans un tablier de nylon. Elle pouce une porte, se carre au milieu de la pièce les poings sur les hanches, clignote des yeux sous la fumée de sa cigarette. elle attend.

Le motel pourri

C'est un petit nid d'amour qui a fait son temps. Les amateurs ont percé dans le mur des nombreux trous de mate, on ne se sent pas seul. Une bassine émaillée vise au plafond une gouttière auréolée qui a gagné la tapisserie, salpêtré le plâtre. Le lit, le matelas bien culotté étire ses rayures entre les barreaux de fer. "C'est coquet, tu trouves pas ? ..- Y'a même une douche. - Et les draps... ? Elle s'en va en claquant la porte. Elle n'a trouvé qu'un drap qu'elle étale et saupoudre de cendre. "You paie now : 4 dollars !" Tout ce que tu veux mais barre toi, parce que nous, on a envie de rigoler. On paie avant qu'elle aie des remords, elle se tire.  Youpie c'est

long have you benn married ?"  On sent qu'elle attend de nous les deux tourteraux-qui-s'aimaient-d'amour-tendre. On pense au ranch, faut pas la décevoir. Au hasard: "Six months..." Mariés, quelle drôle d'idée, on dirait que ça sert à quelque chose à l'entendre. Voilà qu'elle me trouve jolie, pourquoi je ne fais pas de cinéma. Elle me demande si j'ai pensé à Hollywood, la folingue, elle dévisse.

Elle est désolée, very sorry, d'abord son club à 3heures, puis toute la soirée absorbée par la campagne d'information sur le réarmement moral, demain dans le cadre de la guerre du Viet-Nam, recueil de signatures d'une pétition au Viet-Nam du Nord pour la libération des prisonniers, des amis en fin de soirée, et... elle est désolée, encore une fois, elle ne veut pas nous quitter comme ça, non, elle a trouvé : avec magnanimité et délicatesse, elle sort un billet de 20 dollars. "Pour vous amuser à Dallas en pensant à moi". On refuse, elle est navrée, elle nous les retend, elle insiste, je les remets sur la table. Elle nous regarde, perdue, bat des ailes, déroutée, quand son géant de mari texan ouvre la porte. Jovial, sur de lui, un baryton autoritaire à la machoire carrée, une brosse de bon aloi ; sans riposte possible, il fourre l'argent dans les mains de Philou et nous pousse vers la porte ; celle de la salle d'attente des noirs, pas confondre.


On a fait 3.600 kilomètres en 6 jours, dépensé 48 dollars d'essence !, au Texas, l'essence ne coûte que  50ct de dollar le gallon ! (un gallon = 4 litres, 50 environ ) Nous ne sommes plus qu'à 300 km de El Paso.

Le ciel est bleu, l'horizon montagneux, désertique, plaines caillouteuses et pitons rocheux ; ça sent le Mexique, des hommes bruns travaillent sur le nouvel "highway", nous font de grands bonjours au passage...On approche. L'autoroute long la colline  abrupte tachetée de buissons secs, de cactus : arrêt pipi. La Pontiac se renge sur le bas-côté, le capot ouvert, le radiateur aéré, le jeu consiste à dévisser le bouchon et à se planquer quand le geyser bouillant s'échappe... Abreuvé, on enjambe les éternel barbelés protecteurs (propriété privée) pour gravir la rocaille, torses nus. Sur une large roche plate chauffée par le soleil qui domine l'autoroute, dégustation à pleines mains d'une boîte  de "jello family size"... "Tiens ! on dirait des traces de serpents, mais oui là, sur le sable, tu vois pas ? " On les suit en rampant...manque plus que des plumes et... le silence tiède nous donne des idées... Derrière  les rochers, ni vu ni connu... "Merde, on peut pas être tranquille ici , y'a en bas une voiture qui klaxonne... des flics..." Des uniformes bleu marine tournent autour de la Pontiac, scutent la montagne avec leurs jumelles. Bougeons pas... "Merde ils viennent vers nous..." Ils nous engueulent, on comprend que l'on a pas le droit de s'arrêter : "they are dangerous snakes ! seally frenchies !" (Il y a de dangereux  serpents ! stupides français !)


El Paso

(25 novembre 68)  La station de bus Greyhound. Laisser nos bagages en consigne et prendre les billets. Le bus pour Mexico ne part qu'à 17h, reste plus qu'à rendre la bagnole.

Stationnés, dans une grande avenue du centre, on cherche sur la carte la base militaire du Fort El Paso. Un petit bras bronzé passe par la portière qui nous tend un papier griffonné ; un petit mexicain de 10 ans, la mèche noire et l'œil polisson. Je lis : "Please 10 cents, I a am hungry, thank you". Je lui file 25 cents et il décampe. Le Fort El Paso est à quelques miles, on reviendra en stop, il fait tellement beau... Un autre bout de papier entre par la portière, non, c'est le même bout de papier mais pas le même gamin, l'autre attend au coin de la rue en sifflotant, les mains dans les poches de son vieux short, assez content de son coup.


Fort El Paso

Sous le soleil, dans la rocaille désertique, on doit y crever l'été. Larges avenues numérotées, pelouses rasées, baraquements de tôle, parking. Mess des officiers : un bar,  des tables de billards, des photos de gonzesses sur les murs. Un énorme noir sérieusement baraqué, le ventre gonflé par la bière, vient prendre livraison de sa Pontiac. Deux mots pas gracieux, vérification, remboursement de la caution plus le pneu de rechange qu'on a dû acheter et il retourne à son billard.

On est depuis une heure à la gare routière des Greyhound. Pour le stop, pas de problèmes, le chauffeur d'une décapotable nous a ramené sans ouvrir le bec en sirotant des bières, la radio à fond ; ça simplifie les rapports. En face de nous, un gamin vérifie systématiquement la rangée des 10 boîtes téléphoniques, il a dû trouver un 10 cent oublié par erreur, mais cette fois, rien. Sceptique, il recommence ses 10 téléphones plusieurs fois de suite, c'est un professionnel. A côté, la rangée des flippers. Une blondasse de 18 ans dispute une série de parties frénétiques avec son G I de mari, un nouveau né dans les bras qui braille d'abandon et un deuxième marmot de 2 ans, l'air épuisé des fins de promenades, qui la tire par une jambe en geignant. On profite du dernier snack, du dernier hamburger, on lèche la dernière goutte de ketchup et c'est toute l'Amérique qui nous remonte avec les relents gazeux du dernier coke.


Un petit homme en imperméable gris, rasé de frais, feuillette un bouquin de Marcuse. Intrigante, cette lecture, dans le contexte du Texas... Liant, il engage la conversation. Bizarre, douteuse, cette conversation qui glisse un peu trop vite, curieux qu'il ait oublié son chapeau mou. Coup de genou sous la table. "Pas d'gaffes Philou c'est un flic ! la CIA... il faut tout surveiller, je te dis..." Les coffres du Greyhound se referment sur nos inquiétudes, le bus démarre...


Suite dans la page

Mexique

(de Novembre 68 à Juin 69)


 

Qu'est devenue Francine ?

La  communauté  spirituelle d'Osho" préalablement  nommée " Bahgwan  Shree Rajneesh "  a  fait  scandale  dans les médias,  dans les  années 70-80.

Cover 50 copie

 Depuis la diffusion sur Netflix, le 16 mars 2018, de "wild Wild Country, son héritage est à nouveau durement controversé. L'auteure, qui vécut dans ce ferment spirituel de 1976 à 1990, relate dans "Toutes les couleurs du soleil levant" sa propre expérience. Une autre facette faisant ressortir beauté, amour, la portée  universelle de cette alternative spirituelle ainsi que la profondeur des enseignements du maître. Un témoignage direct et sans compromis de cette aventure bouillonnante, titanesque et passionnée entre l'Inde et l'Etat d'Orégon, aux USA.

      Francine seul eberlin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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