New-York, direction Brésil...

Le Havre....New York

 Journal de bord de Francine

Extraits des

" Aventures picaresques d'un Jazzman autour du monde"

 

Mai 68 (page 49). La rencontre (Texte et version de Francine.)  Tout a commencé sur un air de jazz : "I found a new baby", dans la fumée et les rires. Tous les clichés galvaudés de la midinette y étaient et pourtant, rien de prémédité. On crève  dans c'te cave, de chaud, de fatigue, d'asphyxie, de "Vise un peu ce p'tit cul  que j'te l'emballe" ! Y'a que les chefs, les anciens élèves d'Alex aux beaux jours du " Kentuky", ceux qui dansent sans compter, en ligne et sans foutre la merde, y'a qu'eux pour se ménager un brin de piste. Quelques touristes, en toute innocence font leur entrée : le ballet qui swingue vole en éclats. Pour occuper le terrain, les intrus déglinguent leur carcasse pantinabulante. Indignation des amateurs.

5 68 les carottes Le bassiste m'invite à danser. Merde j'ai une touche!  "Vous savez que vous êtes assise dans la mangeoire ? Oui, c'est  le banc qu'est là, juste devant l'orchestre, tous les soirs il est plein de nénettes, y'a plus qu'à  choisir. "Ah!..."  " Ce soir, j'ai de la chance, j'ai un bœuf... -Un bœuf ?...-Mulot, ce soir, ne joue pas à " la Huchette, il me remplace. Vous venez souvent au "Slow"? - Non… C'est chouette votre orchestre, et le petit marrant qui joue de la clarinette, qui sait ?  -De la clarinette?... c'est du soprano.! - Oui, enfin... Il a l'air sympa - C'est le chef d'orchestre : Marc.…c'est un type très régulier, y'a jamais d'histoires. Vous aimez le vieux style ?-Vous devez la poser souvent cette question. Alors je suppose qu'il faut répondre : "Oui pour danser c'est mieux que le moderne"  -Et qu'est-ce que vous aimez comme musique ?... -La question ! Des tas de trucs, disons la musique sud-américaine, des chansons comme "L'épervier"… Avec la musique, c'est pas très facile, je me lance... - Oh! mais c'est super et en mesure s'il vous plaît, ça alors!  ça y est les copains, j'ai trouvé l'oiseau  rare ! -Quoi? - Six mois que je cherche.. j'ai essayé de mettre des annonces... Vous jouez de la guitare ? -De la guitare classique. -Terrible ! vous n'avez pas envie de voyager ?... - Ah si alors ! Comment avez-vous deviné ? - Six mois que je cherche une fille, six mois que je drague tous les soirs, y'a toujours quelque chose qui cloche, c'est pas facile de trouver la bonne compagne... -C'est comment une bonne compagne?  -Oh ! ben... Il faut qu'elle soit jolie, douée pour la musique, qu'elle n'ait pas peur de dormir par terre, qu'elle  fasse bien la cuisine, bien l'amour, qu'elle aime la bricole et qu'elle soit pas trop emmerdante… -C'est tout ? Ben vous êtes gonflé ! Et le voyage, ça serait où...? -Au Brésil... J'ai déjà fait l'Asie, et puis pour un musicien… -Moi je rêve d'aller au Mexique... -C'est sur le chemin, alors c'est d'accord ?  -Pourquoi pas ?

10 68 sur les quaisOn cherche un nom.(page 50) :  "Francine et Lulu ? " Pas terrible et puis je te signale que "Lulu" est une chanteuse de rock anglaise, tu sais, celle qui chante pieds nus, ça peut coincer ! -Moi, j'aurais bien voulu  m'appeler "Philippe"... -Alors pourquoi pas "Francine et Philou"...? - Oui, c'est pas mal ! "


Trois heures , place de l'Opéra. "C'est à vous la voiture qui est stationnée sur le passage clouté ? -Non, mais c'est pareil, vous pouvez me filer la contravention. - Certainement pas, j'attends, je vais lui dire deux mots moi ! - Comme vous voulez... Philou arrive en gesticulant, danse la gigue au milieu des embouteillages. Il me fait de grands signes en brandissant les billets de bateau : Deux allers  "Le Havre-New York " , on les a !  " C'est lui  -Ah, c'est à vous cette 2 CV cabossée, des voitures comme ça, on devrait les foutre à la ferraille. -Mais ! je l'aime moi ma 2 CV, vous comprenez, comme ça elle ne risque rien... -Vous vous foutez du monde ? On en a dressé d'autres, des gens comme vous et puis vous feriez pas mal d'aller chez le coiffeur ! Vos papiers ! ". Je le regarde avec délectation, il est parfait, mais celui-là, c'est pas pareil, c'est le dernier qui va nous faire chier. On l'encourage, tout sourire, tout indulgence. " Merci m'sieur l'agent ! " . La 2 CV pétarade joyeusement, démarre avec des bonds de puce insolente. " Tu les sors ? - D'accord ! Dans la boîte à gants, y'en a beaucoup de petits billets jaunes, ça va chercher loin... -Tu les comptes ? -J'ai la flemme, alors je peux ? ". Je pique une tête par le toit ouvert, je déchire minutieusement la collection de petits billets jaunes qui s'envolent avec l'allégresse délicate d'un vol de papillons. Que c'est beau Paris! Le vent soulève mes cheveux, gonfle mon corsage entr'ouvert. La grisaille, la marée odorante s'échappe des voitures furieuses, agressives. Le chauffeur se crispe au volant, le rictus meurtrier, le flic lève son bâton, le sifflet entre ses dents serrées, prêt à vider ses poumons dans une décharge stridente, les piétons agglomérés sur le trottoir, l'œil rivé sur le feu rouge, agrippent leurs paquets, sacs, parapluies, frileusement contractés sur eux-mêmes, le garçon de café fait la grimace, trop ou trop peu de monde, si le client est généreux, c'est un con de touriste, s'il est mesquin : un paumé, les cheveux longs : un sale étudiant, les cheveux courts : encore un de ceux qui... Que c'est beau Paris ! Aux terrasses l'indigène abandonne son visage au bilan de la journée. Les mâchoires serrées, il broie ses contrariétés ou suit machinalement la démarche d'une silhouette de femme. Il se lèverait bien mais... Non, pas le temps, la femme, la voiture à aller chercher au garage, et tout et tout... Quant à la silhouette, elle s'éloigne en claquant de ses jambes nerveuses ses petits talons sur le bitume gris, l'oeil cerné, le pli amer, elle rumine… le patron despote, le souper à préparer, cette robe tentante qu'elle ne peut pas s'offrir, les vacances qui n'arrivent pas et tout et tout...Que c'est beau Paris !


On prospecte... " Puis-je parler à la rédactrice de "Jardin des modes" ? - Vous avez un rendez-vous ? - Non. -Attendez un instant. La courtoisie élémentaire nous fait asseoir, on s'exprime. " Voyons les photos ? " Philou est très fier de ses photos d'Hong-Kong. " Oui, des photos de touristes... Vous savez, j'en vois tous les jours des jeunes qui veulent écrire des articles de voyages. Et puis, nous venons de terminer une série sur le Mexique. Nos lecteurs veulent de l'insolite ". Le directeur de "Bonjour Vacances" attend du concret. " Envoyez toujours, je verrai ce que je peux faire. Un conseil : ne critiquez jamais le pays, vos articles doivent ressembler à un guide touristique. Ouais... On abandonne l'idée du  ²Chasseur Français². Et les autres ! 

1 clochard notre dame

Le bitume de Paris renie ses pavés qu'il cache comme un enfant qui a mal tourné. "Trois petits pavés" ... Ils n'ont dansé qu'un seul printemps. Paris  ne nous connaît plus, comme les gens, les amis : partir, c'est donner tort à ceux qui restent. " Et ce voyage, c'est pour combien de temps ?" On sait pas. Hypocrite : " Vous-m'enverrez-des-cartes-postales", c'est déjà à un absent, à un étranger, à une ombre qu'ils parlent... Et puis le : "Vous-en-avez-de-la-chance"… La chance ? On connaît pas. "Moi je sais, vous fuyez, vous vous fuyez vous-même, et l'aventure, ça n'existe plus vous savez, vous jouez au grand déçu, à l'artiste méconnu, à l'amant blessé; mais qu'est-ce qu'elle vous a donc fait la France ? - Moi mon p'tit père, quand je suis partie de chez mes parents, ils ne m'avaient rien fait, il n'avait tout simplement pas compris que mon univers ne se limitait pas à eux." Un jour, crac, on étouffe et on fout le camp.


Le Havre

Départ sur le cargo  "Winiperg".

1968 depart sur le winipeg.

25 octobre1968 : Textes de Philou : "Ça  doit être lui le Capitaine". On se présente.  "Alors, le départ, c'est pour quand ? - Sans doute demain soir. Vous savez, les départs des cargos sont fonction de leurs arrivées et comme nous avons pris un jour de retard, il faut le temps de charger le fret, mais, vous êtes chez vous à bord dès maintenant, cabine 3, on attend 4 autres passagers."  Un jeune type, cheveux sur les épaules, veste de l'armée américaine s'approche de nous, une musette pend à son épaule : "Vous embarquez pour New York ? - Oui. "Qu'est-ce que vous allez foutre à New York?  c'est pourri... - Ben... on compte acheter une bagnole, une grande et descendre au Brésil... -Vous passerez par le Mexique, j'habite Mexico, achetez-la encore plus grande et vous pourrez m'emmener..."

Tout le monde se marre. Raphaël, c'est son nom, nous aide à monter nos bagages : 150 kg, pas moins, plusieurs voyages sont nécessaires : un gros baffle pour la basse, 2 valises, 2 amplificateurs, les instruments, un magnéto et des conserves de musique... Mon pote Momo, le fameux danseur-barman du "Tabou" est là, lui aussi, il a tenu à me voir partir.  La cabine est immense, luxe vieillot, 2 lits, table, fauteuils et table de bridge, grande salle de bain.  "Francine, demain, on répète, y'a une prise de courant, c'est du 110 V mais j'ai un transfo.  - T'excite pas mon lapin, laisse moi quand même sortir ma brosse à dents.". On remplit les armoires, un bain... 9 jours de traversée... pourvu que la mer soit clémente qu'on puisse travailler... Le cuistot est à terre, on flâne sur le port, on goûte nos dernières heures sereines, demain ce sera déjà l'aventure, le point de non-retour.  "Dis donc pour un Mexicain, tu parles vachement bien français ! - Oui, ma mère est française et mon père réfugié espagnol, profs tous les deux." - Et toi, qu'est-ce que tu foutais en France ?  - J'ai eu une bourse, une bourse offerte au premier de la classe, il ne me reste que 50 centimes !  j'ai passé 3 mois à Paris, je couchais sous le Pont Neuf!  Formidable "!  - Tiens ce troquet à l'air sympa, on t'invite."


A bord. Texte de Philou : Les remorqueurs reniflent, un flot boueux remonte à la surface, les aussières se tendent, on bouge d'un centimètre, de deux, de trois, la sirène mugit, me donne le frisson, quel spectacle un départ en bateau, tellement plus humain que l'arrachement brutal d'un boeing ! On furette partout, pose des questions, on essaie de comprendre les manœuvres, on grimpe d'une passerelle à l'autre, s'égare dans les coursives… non vraiment je ne m'habituerai jamais à devenir un paquet ficelé sur une banquette "content pas content c'est l'progrès! ". Chaque geste de marin rend le départ inéluctable, on a choisi de quitter la France. Les flics revenus, y'avait plus qu'à foutre le camp, les espoirs envolés, restait la bagarre pour son bonheur à soi...

Le Brésil… j'étais décidé pour le Brésil à cause de la musique. Francine, elle, penchait plutôt pour le Mexique… on avait décidé ça en dansant, au "Slow-club", ce n'était pas vraiment un problème, puisqu'on prenait la même direction. Pour Francine, c'est la grande Aventure. Licenciée en lettres modernes, elle rompt brutalement avec sa famille pour partager ma vie hasardeuse, "sans sécurité sociale". Elle veut chanter, a l'air d'avoir du cran, beaucoup de présence en scène et des tas de possibilités musicales. Va falloir qu'elle bosse. S'imagine qu'elle va pouvoir chanter "Le Roi Renaud" et "File la laine" en Amérique du sud, faudra  p't'être qu'elle la file la laine si on veut pas avoir froid ! Mais j'préfère lui laisser ses illusions et puis elle est loin d'être con la gamine, elle apprendra vite. Faudra aussi que je lui lise Céline tout haut : ça décrasse, 7 ans chez les bonnes sœurs, ça laisse des traces.


Les repas. Les dernières lumières de la côte, la nuit tombe, une cloche passe devant notre porte, s'assourdit dans la coursive : c'est la soupe. Tout le monde est là. Le capitaine fait les présentations : Un couple qui part aux U.S.A., avec l'espoir d'y vivre, une coiffeuse décidée de faire fortune dans un salon de New York, Raphaël et nous… côté passagers. Second mécanicien, second gabier, radio et commandant côté officiers. Tout le monde s'observe... va falloir cohabiter pendant 9 jours, et à tous les repas sans s'engueuler. Après Mai 68, il va falloir que l'on fasse de gros, de très gros efforts, on commentera l'excellente cuisine du chef... Francine semble inquiète : " Dis… ça bouge drôlement, il est costaud ton bateau ?

Première répète . Francine est inquète : "ça s'annonce plutôt mal, tout va se casser la gueule... combien t'as fait d'arrangements ?  - Je finis mon 6ème, sur celui-là tu as 7 nouveaux accords à apprendre... - Mais tu vas trop vite, j'ai même pas assimilé ceux que tu m'as appris à Paris... - Forcément, tu jouais avec un capodastre, c'est pas sérieux c't'engin, un instrument de fainéant... comment veux-tu monter d'un demi-ton à la fin d'une chanson pour in er les gens à reprendre le refrain avec nous ? - Ça y est, y s'y croit ! - Allez c'est encore l'heure de la bouffe, laisse ta clé de sol et ferme la cabine - Tu t'rends compte, avoir abandonné ma belle guitare de concert en palissandre pour jouer sur cet instrument électrique... bien sûr, c'est une Gibson... une Trini Lopez... quand même, des cordes en acier pour accompagner le "Roi Renaud"... avoue... - Ouai ! comment veux-tu qu'on entende une guitare classique à côté d'une basse électrique ? surtout quand les gens parleront... ! - Vise un peu les ampoules qu'elle me fait ta "Gibson"... - Continue à jouer, c'est comme ça qu't'auras d'la corne."


Choix du répertoire. Texte de Francine : Pour le répertoire au moins, j'ai une large part. J'ai choisi des vieilles chansons françaises, j'en ai copié une centaine sur un gros cahier. On a aussi une pleine boîte d'enregistrements du merveilleux Jacques Douai et tout Brassens. Pour l'instant, Philou a écrit 5 arrangements : "Le Roi Renaud", "Aux marches du Palais", "Greens Sleeves", "Le temps du muguet"  et… "Un homme une femme"… On nous a dit que cette musique de film était très connue à l'étranger. Pour l'instant, c'est encore au stade du laboratoire, on n'en est qu'aux conventions de départ, c'est d'ailleurs ce qui  inquiète Philou qu'on ne soit pas encore capables d'exécuter une seule chanson correctement. Faut dire qu'un Duo où chacun chante en jouant d'un instrument c'est pas d'la tarte ! Philou ne veut pas entendre parler de la tierce, il fait du contrepoint à l'oreille paraît-il... pour que ça ne sonne pas "boy-scout" comme il dit ! Il me donne des paquets d'accords compliqués à apprendre tous les jours et une voix que j'ai bien du mal à atteindre. Il parait que ça sonne mieux... En plus, ses arrangements sont sujets à modification en cours de répète... Et vlan ! encore 2 nouveaux accords à avaler alors que je viens de passer l'après-midi à en assimiler d'autres. Tout cela me tombe dessus, je ne comprends pas tellement bien ce qui se passe mais je le trouve un peu maniaque. Oh ! il a la foi le père Philou, il est même né avoir la foi, avec la foi en lui-même, il a dans son optimisme une confiance qui me semble-t-il frise l'inconscience ! Résultat inévitable : on s'engueule. Qui soupçonnera que la qualité, disons la difficulté d'un morceau se mesure au nombre d'engueulades. L'engueulade est le point critique où la difficulté est cernée mais pas encore résolue. C'est le moment de non-productivité de la répétition, du travail sans résultat immédiat, la croissance zéro ! Et, bien que nous sentions le moment venir, il est impossible de passer au travers ! -Si tu trouves que je ne joue pas bien de la guitare, faut pas t'étonner, t'as qu'à prendre un autre musicien, t'as qu'à chercher une fille qui joue de la guitare et qui te supporte, si t'en trouves ! -Houai ! et bien, à partir de maintenant, tu peux chercher un autre bassiste, un bassiste qui chante et qui ait suffisamment de patience pour t'apprendre à jouer de la guitare ! Point culminant : papiers chiffonnés, partitions malmenées, portes claquées, un peu d'air frais, un quart d'heure de solitude, et puis... Je parlais donc de la musique propre à charmer deux tourtereaux comme nous...


Les vocalises... On vocalise aussi, tous les jours, d'une toute autre manière. Pendant une heure, on a chacun nos roucoulades que Philou a enregistrées chez Toska Marmor. Toska qui nous aimait bien et qui nous a fait bosser tous les jours pendant 2 mois quasi gratuitement. Merci Toska... Côté projets, oh ! c'est pas les idées qui manquent, Philou déborde d'imagination ! Acheter une bagnole aux U.S.A. c'est moins cher qu'il dit, et puis l'essence coûte presque rien paraît-il, on roule... on descend... jusqu'au Brésil… quand on verra un coin sympa, on s'arrêtera pour répéter, et puis, tu verras on sera invités partout dans leur ranch, tu penses, des troubadours... Après mûres réflexions, on s'est décidé pour le minibus WW, d'abord, c'est grand, pas de problème de flotte dans les déserts, c'est important. Contre la chaleur, on peindra le toit en blanc. Contre les voleurs, on planquera le matériel sous un double plancher, le plumard par dessus pour décourager les curieux. Moi,  j'ai la partie décoration : rideaux, moustiquaires,  la cousette du désert quoi ! lui, me fera une penderie, il me l'a promis..


L'immigration : 5 Novembre 1968  La veille de l'arrivée, il a fallu changer de cabine avec le couple peu sympa, le fait qu'ils forment un couple aussi peu  légitime que le nôtre nous a un peu rapproché aux dernières heures du voyage. Philou s'est retrouvé avec le mec et moi dans la cabine de cette fille au goût tiède de médiocrité. Un vent de culpabilité pèse sur le bateau. Les gars de l'immigration ç'est  pas  des  marrants, nous a prévenu le commandant… Des brutes ces mecs, des gorilles qui nous ont lancé le passeport par dessus la table, un mot de travers et on sentait qu'on ne débarquerait pas. Les marins goguenards sont venus faire la queue pour présenter leurs papiers. -Tank you sœur!  Ils s'en foutent, ils ont bien raison. Après, ce fut la fouille. Incroyablement suspects et équipés. La drogue, comme si elle ne rentrait pas aux U.S.A. par la grande porte..! Jusqu'aux mœurs qu'ils contrôlent. Pas mariés, pas le droit de voyager dans la même cabine. La fille referme sa valise, qu'est-ce qu'elle vient y foutre dans cette Amérique avec son binocard de mari ? Le personnel a fini son service et repris ses sourires aux contacts de la petite enveloppe de circonstance, on n'a pas été très généreux, c'est vrai.


4 l arrivee n y

Arrivée New York (page 53) : Textes de Francine ... et soudain, vu de pont, envaporisée de brume et de pollution : la carte postale : New York,  sinistrement  identique  à  l'imagination, avec déjà quelques lumières éparsement accrochées au hasard des édifices encastrimbriqués  -Tu t'rends compte, dis ? on est arrivés... C'est là-dedans qu'on va se faufiler, tout en bas, au plus profond du béton, de la démesure. On n'est pas réveillés,  pas du tout. Dans l'humidité grise du petit jour, les remorqueurs viennent coller leur nez rageur sur la coque du cargo, crachant leur fumée noire, grognant de leur sirène des appels rauques, brassant à gros tourbillons sombres la viscosité aqueuse huilée de pétrole, gonflée au spray d'une mousse pisseuse : le port de New-York… Nous longeons les quais de Manhattan. Le bois pourri des pontons s'effondre dans les eaux glauques, se disloque, se meurt. Dans un calme glissement, le bateau entre. Les quais défilent quelques cahutes en bois se penchent tout au bord, parfois même, lutte une lumière, s'étire une fumée ton sur ton.   Imperceptiblement, le cargo s'aligne sur le quai. La pourriture humide et molle du ponton, se laisse aborder sans heurt. En bas, personne. Si, tout en bas sur la droite, deux mecs… c'est bien des mecs, casquettes à longue visière, chemises à carreaux. Le jour baille, embrumé, ouaté de rêve gris et d'éveil frileux. Et puis d'autres mecs. Les amarres sont accrochées aux bites, la passerelle relâchée et nous, le cou tordu, trépignants, glacés, ahuris, hilares, connement heureux ; on regarde. "C'est ça le port de New York ? Non mais vise un peu cette poubelle... ça te rappelle  pas  les "Incorruptibles"...?" Et les voilà à bord qui empoignent les valises.  - Eh ! pas si vite, stop it ! Philou s'est réveillé !  - Les amplis, fait gaffe aux amplis... On dégringole la passerelle 4 à 4, les brutes grognantes n'entendent rien, ils gueulent, ricanent, soulèvent nos 150 kg de matériel par-dessus bord. En bas, c'est les docks, les entrepôts, immenses, glacials, les porteurs qui circulent, les voitures à contrepoids qui se faufilent entre les containers. Tout est rassemblé. Monter un duo vocal  avec basse et guitare c'est du super actif surtout quand  on s'embarque sans même avoir répété mais déjà avec un matériel professionnel.

Pas de répertoire.  Des projets : "Vieilles Chansons françaises", ça, j'y tiens, c'est mon rêve à moi. Philou pour un jazzman  n'est pas sectaire, il aime ce  qui est beau, et accepte de s'embarquer dans cette voie inconnue, à 34 ans, faut l'faire ! Moi, je n'en ai que 21, donc aucun mérite, je ne quitte rien, sinon un éventuel poste de prof' à Trifouillis-les-Oies... On a commencé les premières répétitions sur le bateau  quand le temps le permettait : un coup de  dramamine, une heure de répète, deux heures dans la couchette à  pioncer et batifoler, plus les longues nuits de mer moelleuses,  auréolées par l'inconnu,  un grand trou noir  où dansent  toutes les possibilités, toutes les illusions, tous les espoirs.

C'est bon de ne pas  savoir, tout est possible alors, tout. Et c'est là, affalé sur une valise de fringues, une caisse en bois contenant une basse et une guitare électriques, un ampli de basse plus un ampli de guitare et un énorme baffle pour le tout, à se demander par quel bout ça se prend un voyage autour du monde, assis dans un entrepôt crasseux de New York au petit matin du premier jour, après une traversée de l'atlantique de 9 jours sur un cargo mixte de la French Line, 200 dollars par tête de pipe, on est là, minuscules tout en rêve, ivres de pouvoir utiliser nos vies comme bon nous semble on peut tout faire avec nos minuscules 1 200 dollars d'économies du père Philou !

Et Raphaël ? Raphaël, il s'en fout. Il a compté les jours sur le bateau. La tête dans les cheveux d'une adorable gamine, il est parti dans le gazouillis des retrouvailles. Ils se roulent sur les ballots sans écouter les hurlements de l'entrepôt, se touchent le nez, les oreilles, recomptent leurs taches de rousseur, se mouillent le visage de baisers fous. Raphaël est beau, ses longues boucles d'ange sombre et ses lèvres douces et pleines s'immobilisent, sérieux soudain, un grand éclat de rire, ils n'en peuvent plus !  Prix d'excellence du lycée de Mexico, ce qui lui a valu un voyage en France. C'est un mec sympa, il a 17 ans, elle, 18...

5 marianne sur le matosDans les docs, Marianne attend son Raphaël.


L' Immigration.  On sursaute. On vient de nous grogner dans les oreilles par derrière. Un mec en civil. "Dis Raphaël, qui c'est celui-là ? Marianne, c'est son nom, discute avec le type : "Montrez lui vos passeports, c'est l'immigration. - Encore? On les a déjà vus sur le bateau et pas aimables. - Je lui ai donné mon  adresse, il voulait savoir où vous allez… T'habite ici ? Oui, mon père est correspondant de presse au Figaro à New York. Petite et ondulante, longs cheveux lisses et des yeux luisants, espiègles, tirés sur les tempes, abrités sous de petites petites lunettes rondes de grand-maman, bien foutue, excitante même. "T'as pas une idée pour nos bagages, toi qui habite ici ? Philou d'un geste vague embrasse l'immensité du décor bétonneux. Chez moi, c'est pas possible, vous connaissez pas mes parents... chez Pierrot...  Qui c'est Pierrot ?


Marianne disparaît 5 mn puis revient en taxi, Pierrot, c'est Hardi sans Laurel, un pantalon tortillonné et graisseux, un gilet trop court, un pull aux mailles relachées boutonné sur son ventre obèse. Il transpire, s'encadre dans la porte de sa boutique. Marianne lui fait un grand sourire, nous présente. Il dit rien Pierrot, il bouge pas, il sourit pas, l'œil bleu et terne, les bras ballants. J'te dis qu'c'est des amis, t'as pas une place dans ta boutique ? - C'est plein..." Il rentre son énorme tête de poupon calée sur ses épaules, Marianne le suit dans l'arrière boutique. "Sois sympa, Pierrot ! ". Il machonne des pop-corns devant la télé portative : un match de hockey sur glace, l'image est brouillée. Il nous tend le sachet et s'ouvre une canette de bière : il rote.

Dans les docs, Marianne attend son Raphaël.


La maman Pierrot: " Dis don' Pierrot, t'as oublié le pain, t'as vu l'heure ? ". Une petite vieille souillonne qui repart en grommelant. Pierrot se lève, un peu débraillé, le fond du pantalon baillant en énormes poches, les bourrelets de la taille reposant sur sa ceinture. Il rote encore. Marianne allume une cigarette, se rapproche. " Elle, c'est sa  mère,  une bavarde, c'est  pas  comme son fils !  Vous frappez pas, il est  sympa  Pierrot,  un peu  bizarre, il  aime  les  petits  garçons. Je  crois  que  sa mère  est  née  en Bretagne, elle nous parle  toujours  de  son pays.  Entre  les cours, on  vient toujours  dans l'arrière boutique avec les copains du lycée français pour manger des sandwiches, on rigole bien. "Et les bagages ? - Il n'a pas l'air décidé... Marianne  se lève : "Alors Pierrot, où  on  les met ?"  Pierrot s'essuie  les  mains  à  une  serviette  sale : "Là-haut !"

68 11 5 new york pierrotPierrot cherche une place pour le matos...

Là  haut  c'est  dans  la  boutique, au  dessus  du  frigo, une boutique  qui  a  l'air de bien marcher,  spécialités  françaises. Il  nous donne un  coup  de  main, son  corps  énorme  juché  sur  un escabeau, ça tient... "Ben  alors  Pierrot, tu  peux  pas  leur  donner  à  manger, tu vois  pas  qu'ils  ont  faim  ces  petits !  Alors  comme ça,  vous  débarquez  de  France ? Vous  êtes  bretons ?  - Non ... - ça  fait  rien,  mangez  quand même.  La table  de  l'arrière  boutique  est  soudain  parée  de  pain  frais,  jambon,  saucisson,  pâté,  fromage.  "Vous goûterez  mes  gâteaux  bretons ?"  Des ¨Paris-Brest,  des choux,  des éclairs,  on  en  peut  plus,  c'est trop,  merde  ce  que  ça peux  être  bon  de manger  quand  on  à  faim .  Marianne  est  partie  avec  Raphaël,  lls  pouvaient  plus  attendre... La mère  papote, un peu  de mal  sur tout  le monde, elle n'aime  pas  Marianne, une  petite  garce... Elle  a de  bons  clients même...


L'anus du monde. Texte de Francine : Des gamins se roulent dans les poubelles renversées ; des jeux sans joie, la vie c'est déjà l'existence. Le froid, la fatigue, la complète nouveauté de ce qui nous entoure ont aboli toute pensée ; tout semble irréel ; je marche et les images me frappent directement sans recul, sans référence au passé, avec une puissance émotive incapable d'analyse. Ici, c'est le quotidien extraordinaire, le cirque permanent, la folie, la mort, la souffrance devenue habitude, tout est profondément indifférent à tout. Une femme pisse debout entre 2 voitures, les yeux dans le vide. Un type habillé en cow-boy poursuit une fille à moitié nue avec un immense fouet ; elle ricane, il hurle. Des corps inertes sur le trottoir dans des bouteilles brisées et toujours cette insupportable odeur de graillon. Sont-ils morts ? ça n'intéresse personne…

La 42e rue : Nous entrons`dans la 42e rue, la rue des porno-shops nous dit Marianne. Pas de nuit dans la 42e, 24 h sur 24, ça bouge, ça brille, ça roule, ça crie. Toutes les deux portes, des sortes de magasins de bric à brac : "Bargain Store". Disques, réveils, micros, godasses, clinquant, gadgets, chaînes, toc, électronique, machine à sous. Objets entassés pêle-mêle, sans ordre ni sens, les chaussures de sports sur les godmichets, la verroterie sur les chemises à carreaux et la musique qui gueule... toujours la même rengaine, le dernier tube qui revient sans , périr, mécanique, désespérant sans fin. La rétine ne répond plus, aveuglée par la lumière des néons qui reflètent à l'infini les jeux de glaces et la multitude d'objets métalliques, tant et tant qu'on en perd les notions d'espace et la sortie. "Ecoute y'en a marre, tu chercheras tes micros un autre jour..."  Film de cul à l'envie, au dégoût, super néons et super agrandissements pornos où bavent à longueur d'année, les oisifs de la 42e rue.  "Il faut voir les librairies ", dit Marianne. Les bouquins de cul sont mis en évidence dans une petite devanture poussiéreuse, le sexe est caché d'un rectangle noir découpé et collé. Une fois à l'intérieur, c'est à perte de vue que s'alignent les revues, livres, photos, posters, y'en a partout, dans toutes les positions, sur les murs, le comptoir, le sol, à l'endroit, à l'envers, en noir et en couleur, pour les pédés et les lesbiennes, mais là, le sexe est à l'air, déformé, grand angle obsédant, hideux, caricatural. Au fond, la salle de lecture, Philou referme une revue sur la photo d'un adolescent au regard de chien battu. Sa verge en érection, monstrueusement développée pour son jeune âge fait penser à un cas d'hypertrophie dans une revue médicale.  Soudain, je lève les yeux, je suis la seule femme. Des hommes, chapeaux mous, grosses lunettes sont plongés dans des revues, quelques-uns ricanent, mon voisin me fixe avec de tels yeux qu'une panique me saisit…Je m'échappe en courant, le cœur battant. Dans la rue, je serre le bras de Philou, mon sac entre nous deux  Une foule de dingues, d'aliénés, une ville démente New-York : l'anus du monde…


Texte de Francine : A New-York, tous les hommes se ressemblent, sans âge, complets froissés, pantalons trop courts et resserré en bas, chaussettes blanches dans de grosses galoches noires : écrases merdes, un vieux chapeau mou, d'invariables lunettes de myope à grosses montures. C'est l'homme de la rue. Il marche, d'où vient-il ? Où va t-il ? Le sait-il ? sans hâte, il va. Monsieur personne, monsieur tout le monde : le dégénéré de type courant. De face, il manque quelque chose et quelque chose qui déroute, qui déroute terriblement : le regard ! Il n'y a pas de regard, pas un point d'appui, un indice, une expression. Malaise... Impossible démarche du déambulateur... Un solitaire. Que pense-t-il ? Inutile, il ne doit pas penser, il ne doit pas voir. Peut-être est-ce les dollars qui dansent dans ses orbites de myope. Une myopie congénitale. Il s'étale, se balance, flotte grossièrement dans un vaste pantalon, pousse le ridicule jusqu'à l'embonpoint : Son cul. Des fesses sans symétrie, spongieuses et malsaines, vidées de sens et de fibres vivantes. Mais son cul : ça parle, il est là, au bas du dos sans artifices, révélateur . Parce qu'on s'assoit dessus, on le sous-estime et s'est toujours trop tard qu'on le découvre, alors que l'intime vérité d'une personne se réfugie sans se cacher dans ces deux rotondités jumelles.


Suite dans la page :

Nos projets s'écroule


 

Qu'est devenue Francine ?

La  communauté  spirituelle  d'Osho" préala - blement  nommée " Bahgwan  Shree Rajneesh "  a  fait  scandale  dans les médias,  dans les  années 70-80.Cover 50 copie

 Francine seul eberlin    Depuis la diffusion sur Netflix, le 16 mars 2018, de "wild Wild Country, son héritage est à nouveau durement controversé. L'auteure, qui vécut dans ce ferment spirituel de 1976 à 1990, relate dans "Toutes les couleurs du soleil levant" sa propre expérience. Une autre facette faisant ressortir beauté, amour, la portée  universelle de cette alternative spirituelle ainsi que la profondeur des enseignements du maître. Un témoignage direct et sans compromis de cette aventure bouillonnante, titanesque et passionnée entre l'Inde et l'Etat d'Orégon, aux USA.


Et Philou ?

A  son  retour  d'Asie, en 73,  las  de la vie à Bangkok, Philou  s'installe  à  Pontaubert,  raconte  ses voyages en chansons dans les MJC , les Lycées  de Bourgogne jusqu'en 1976,  où  il  participe  aux  animations dans   plusieurs  villages  du  Club  Méditerranée.    Puis,  il  repart  en  Europe avec guitare  et  guitare  basse... 8 mois  à  Munich,   3 mois  à   Copenhague,  8 mois  à  Berlin où  il chante " Michel Legrand,  Nougaro, Joao Gilberto". Il redevient  Jazzman  dans   de  nombreux  orchestres   N.-Orléans   puis , notamment   bassiste  du   groupe  "Manouche" :  Henche  Weiss,  à  Berlin en 77.

La  bricole  et  les berges  du  Cousin   lui  manque,  il regagne son village,  rencontre  deux sœurs,  bonnes  musiciennes, institutrices : Babette et Myrtille.  Ce trio auquel  s'adjoindra   plus  tard   un  fameux   percus : "Tiboum",  écumera  les  MJC  de  Bourgogne  et  les forums du Club  Medinerranée   pendant quelques années.

Quartet avec tiboum

               Enfin,  c'est  l'expérimentation  musicale  sur  des  groupes  d'enfants  qui  deviendra 

"L'Ecole qui swingue".

Elle  se  concrétisera   en  1987 par une  méthode reconnue  par  les Affaires Scolaires de la Ville de Paris.  En  1987,  il entre  égalemnt  dans  la  batucada  de  Tia Nicias d'Avila .  En 88,  Philou   devient  directeur  de  Formation Pédagogique à  Musique Tangentes à  Sèvres.  De nombreux  stages  de  formation  EQS ont lieu jusqu'en 2005.  Des antennes EQS s'ouvrent dans plusieurs  régions.  De 1982 à 2006,  Philou  aura  fait  swinguer  des  groupes  d'enfants de L'Yonne et  du  Gard dans  une bonne  centaine de  concerts.  Quantité de vidéos témoignent....

Cuba 0O samba

 

 

 

 

 

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