L'île de Guam

L'île de Guam

 (2 mois de contrat)

1971

 

29 juin 71. Julia, notre nouvel imprésario, tout ce qu'il y a de bien, paraît-il, trop bien pour être un agent... On n'a pas tellement eu de chance avec les bonnes femmes : Maria la mère maquerelle au Mexique, Gemma la pucelle au Canada... mais on a tellement envie... de cocotiers ! Julia a envoyé ses deux chauffeurs philippins mais rien ne presse : "Take it easy !, yod' in Guam..." son accent américain nous surprend un peu… (celui des japonais est scolaire comme le nôtre… ) Petits et râblés, le visage enfantin sous la houppette graisseuse à la Elvis, bottés pointus, les philippins sourient, se poussent du coude pour se présenter : Junior et Jimmy. Une brise soulève les grandes robes fleuries des guaméniènes où s'agrippent, rigolards, des bouquets de marmailles. Julia, très douce, arrive : elle nous voit les traits tirés, rongés comme tous ceux qui débarquent après un long séjour à Tokyo : " Take it easy..."

Au "Fujita Tumon Beach Hotel" (page 198). Présentation, à la table du manager japonais, les habitués, chemises à fleurs, estomacs hypertrophiés : " Take it easy...  what dou you want to drink ?...Nous on voudrait bien s'installer et... voir les cocotiers ! Déjà la nuit brutale, tropicale, les lampes s'allument sur les tables, visages luisants, dents blanches, œil mi-clos : "Would you take another drink ? -Non merci." . Le travail s'installe doucement dans la .moiteur nonchalante de l'île. En une heure, on a tout installé mais il faut une après-midi entière pour que l'électricien fournisse les spots et encore une autre pour que le menuisier finisse l'estrade. "Take it easy ! " Le résultat est satisfaisant. Comme il faut chanter à la fois pour le bar et le restaurant, on se retrouve dans l'étranglement de la séparation.

Les honey mooners

Les honeymooners en séjour d'une semaine.

Le manager avait peur, c'est la première fois qu'il engage des artistes, c'est pour cette raison, paraît-il, qu'on est payés moins : 1 000 dollars U. S. nourris-logés. Enfin l'hôtel, lui, est satisfait, une clientèle hétéroclite de japonais en lune de miel : les "honeymooners", comme disent les américains, ceux-là, c'est zéro pour le bar. Les autres des civils américains travaillant pour la base, des Philippins et quelques Guaméniens, sans compter la dizaine d'éponges qui contre vents et typhons, accoudés sur le comptoir, le dos rond, la mâchoire fixe, l'œil vague, vissent leurs nombreuses heures creuses aux tabourets du bar. Dans notre piaule d'hôtel, on est bien, une grande pièce avec deux lits, de la place pour répéter, une salle de bains et la piscine en face. Toutes les chambres sont ainsi disposées autour de la pièce d'eau et dissimulées sous les palmiers.

L hotel fujita

La piscine : c'est le centre d'activité. Tous les américains, vers 5 h, leur travail fini, se retrouvent le verre à la main. "Sont fous, ceux-là… la mer est à 200 m !... J'y suis allée tout à l'heure : pas un chat, j'ai demandé à un américain pourquoi personne ne se baignait sur la plage, devine ce qu'il m'a répondu ? "Y'a des microbes" ! En effet, à part quelques Guaméniens qui vont récupérer leur marmaille continuellement dans la flotte, personne ne se baigne. On se risque, c'est un délice, l'eau est tiède, d'une transparence lumineuse, comment peut-on se baigner dans une piscine qui sent l'eau de javel, ça dépasse mon entendement. Des poissons de toutes les couleurs reviennent nous visiter, curieux. Aucune vague, nous sommes à l'intérieur du lagon. Peu d'eau, je suis à 200 m du rivage et j'ai toujours pied,  du sable et... de moins en moins d'eau, tient le sable remonte !  Haï ! la vache ! Et oui, la barrière de corail, impossible d'aller plus loin sans chaussures appropriées, ça coupe comme des rasoirs. Dix minutes plus tard, équipé, pas tellement rassuré, j'entame une marche difficile sur ces fameux coraux, ça s'effrite, quel dommage de détruire cette délicate architecture de dentelle  mais il y en a une épaisseur de plusieurs mètres parait-il !

"Francine viens voir, les coraux sont allumés..." Maintenant,  j'ai presque les pieds hors de l'eau, debout sur l'anneau, sur cet anneau qui fait tout le tour de l'île. J'ai eu ce jour-là la chance de les voir s'allumer : certains terminaient leur ramification calcaire par des cristaux mauves, d'autres préféraient l'orange, bourgeonnement d'une fin d'après-midi ?... J'y suis retourné une heure plus tard avec Francine et mon "Rolleiflex", mais le spectacle était terminé, merveilleux caprice de la nature, quelle chance d'avoir été là au bon moment…

On apporte le progrès... Une île tout ce qu'il y a de tranquille, d'abord les espagnols qui commencèrent par supprimer tous les hommes, ça s'appelait "évangéliser". Pour les touristes, une statue en mémoire du passage de Magellan, plus loin, une petite chapelle abandonnée : un missionnaire jésuite martyr, arrêté tout droit dans son évangélisation. Un écriteau rappelle aux enfants de ne pas monter dessus : sacré. Ce n'était que partie remise, les catholiques contrôlent tout, les hôpitaux, les écoles, sauf les naissances, d’où les interminables chapelets de petits guaméniens qui courent cul à l'air sur la plage. Les américains se plaignent : ils sont paresseux, mettent de la mauvaise volonté pour rentrer dans le système. Un pêcheur traîne mollement son filet dans la lagune, Francine lui demande de lui acheter son poisson, il la regarde surpris : " Mais mon poisson, c'est pour moi, pour manger... -Et le prochain ? -Alors, je le donne à mon voisin.  Et nous qui venons détruire cette harmonie si simple.

30 Juin. Extrait du livre...page 199. On habite maintenant dans un "trailer-house", l'hôtel est maintenant complet, Yama le manager a prié Julia notre agent américaine de nous loger ailleurs. C'était trop beau cette simplicité de vie. Aux U. S. A., on change de job comme on change de voiture ou presque. L'américain n'hésite pas à aller à l'autre bout des Etats-Unis quand un nouveau job bien payé l'attend. Il peut toujours louer ou acheter un trailer-house. Cette énorme caravane tirée par un camion spécial ira rejoindre d'autres trailers-houses sur un terrain prévu à cet effet. Cette petite maison sera posée puis ajustée sur un emplacement avec prise d'eau, d'électricité et d'égout, ce logement installé en moins d'une heure illustre parfaitement le fonctionnel américain! En un mois et demi dans ce trailer-house saturé de ronrons, nous n'aurons jamais vu la tête de nos voisins, ni mis le nez dehors tant les bourdonnements des conditionneur d'air étaient insupportables. Un matin, nous aurons la surprise de constater la disparition de tout notre linge… Francine avait eu la bonne idée de le tendre à l'extérieur ; puisqu'on nous fait jouer les romanichels, c'était pourtant pittoresque, non ?

La cuisine épicerie : Un parallélépipède sans roue de 13 m de long, 2,50 m de haut et de 3,50 m de large, 2 chambres, une salle de bains et un grand salon-cuisine. Ah ! cette cuisine ! Une véritable épicerie ! Tout est là, l'ancien locataire n'a rien emmené, c'est la coutume, pourquoi s'embarrasser puisqu'il retrouvera les mêmes boîtes de conserves, de poudre, de flacons, de sauces aux couleurs "fluo", tout un tas d'épices séchées toutes plus délicates à manier les uns que les autres et, surtout, ce même énorme bocal pharmaceutique renfermant 1 ou 2 kg d'Alka Selser....

Et les ronrons... D'abord, un bourdonnement de ruches… puis dès que l'on s'approche, du "camp" le bruissement devient plus précis, il émane des dizaines de trailers-houses. Cette multitude de bruits différents percent leurs minces cloisons.  Tous les "trailers" sont savamment alignés sur un ancien terrain vague, on a abattu tous les palmiers pour la commodité, n'est-ce pas ? Alors comme nous sommes en plein soleil tropical, il faut climatiser nuit et jour sans interruption. Mais c'est pas tout ! Le ronron du frigidaire donne le relais à celui du congélateur qui passe le relais à celui de la machine à laver, puis au lave-vaisselle automatique, à l'aspirateur d'odeurs de cuisine et  j'en oublie... Les poissons rouges, eux, sont gâtés, ils ont leur ronron personnel permanent.  Brassens, on ne t'a jamais écouté aussi fort !  de trailers-houses. Cette multitude de bruits différents percent leurs minces cloisons.! 

Ne pousse pas du pied mes p'tits cochons.   Va comme hier, comme hier, comme hier,

Si tu ne m'aimes point, c'est moi qui t'aimeront   L'un tient le couteau, l'autre la cuillère.

La vie c'est toujours les mêmes chansons.    Brassens.

Pacific news guam

"Pacific News : En lisant ce journal local mes yeux tombent sur un article : "Moustache, fameux French-cook" ... "Tiens l'ancien batteur de Luter est devenu cuisinier...?" Plus loin : "…préside à l'enterrement de Louis Armstrong, messe...."  "Quoi ? Armstrong est mort ?... Francine... Louis... il est mort... La gorge me serre... ben oui, c'est con, je chiale...  -Et ben l'père Philou qu'est-ce qui t'arrive...?  -Tu peux pas savoir... les heures de bonheur qu'il m'a donné... Louis, c'est la musique qui raconte la tendresse, l'humour, la rigolade mais aussi la tragédie, tout ça dans le même bonhomme... Un père Hugo ! Un Chaplin d'la musique!...

Ben, notre ami. Ben nous adore, il n'a jamais vu des Français, ni surtout une Francine comme celle qui est à côté de moi ! Ben est Guaménien, assez noir de peau comme tous les habitants de l'île, population mélangée à celle de la Guinée d'après mon atlas. Il nous montre quelques cicatrices sur le crâne, des traces de coups de bâton que les japonais lui ont administré pour le faire travailler plus vite, il avait 16 ans, c'étaient des tyrans paraît-il. Après cela, nous sommes allés visiter le gouffre dans lequel une centaine de japonais se sont jetés juste avant l'arrivée des américains : BEN ZAI  Ben est maintenant riche, le gouvernement lui a versé une  indemnité de 40 000 dollars (20 millions d'ancien francs). Son fils, policier, a été tué dans un accident l'année dernière. " Quand ma voiture sera réparée, je vous prêterai ma camionnette pour vous promener, vous la garderez au trailer-house..." Trois jours plus tard, Ben a tenu parole, il nous laissera sa camionnette "pick-up" Ford pendant toute la durée de notre séjour à Guam.  Francine et moi avons apprécié la limitation de vitesse sur toute l'île : 25 milles à l'heure (45 km/h).

Devant l affiche

L'expérience des pourboires : (page 202) : Un soir, Ben, notre fidèle auditeur est venu placer un verre sur une petite table, devant nous, verre dans lequel il s'est empressé de mettre 5 dollars. On était un peu gênés, n'ayant ni Francine ni moi le culot de ce genre de pratique. A la fin de la soirée, onavait de 20 à 30 dollars dans le verre. Puis, au bout d'une semaine, on s'est vite rendu compte que l'on se prenait au jeu, qu'on  ne chantait plus que les chansons qui payaient : "la bamba", "Love story", "la vie en rose", "Guantanaméra", etc. ! Telle chanson déclenchait le billet chez un client, telle autre chez un autre... ces réflexes conditionnés nous ont vite fait comprendre qu'on glissait sur une mauvaise pente : adieu Michel Legrand, Charles Trenet, Mouloudji... fini les chansons pour le pied... très dangereux... On a tout de même fini la saison le verre sur la table afin de ne pas avoir d'explications à donner, cela les rendait si heureux de nous voir gagner du fric... "Vous verrez, à Hawaï, des centaines de dollars que vous gagnerez tous les soirs !" La panacée, quoi !   

  

Francine dans la jungle

J'arrive à pénétrer une dizaine de mètres, puis il faut faire des acrobaties pour aller plus loin, l'odeur de végétation pourrie suffoque, je ne vois plus ni ciel ni plage... impressionnant ces feuilles gigantesques qui peuvent cacher… ridicule... j'essaie de me rassurer en me certifiant qu'il n'y a pas d'animaux à Guam, quelques varans inoffensifs tout au plus. Assourdie, j'entends la voix de Francine : " Bon, ben moi, j'reste pas là, quand t'auras fini d'faire ton Tarzan !"

Le coup des pilules... Il a fallu que Francine arrête ses pilules un mois. Le hasard a voulu que ce soit dans l'île des cocotiers, merde ! on fonce chez le pharmacien du "coin" ; c'est une femme, un monstre américain, comme je les aime… Francine prend la parole : " Qu'avez-vous comme contraceptifs, mis à part les pilules et les capotes ? - Des ovules... de la mousse... Francine me regarde indécise. "Allons-y pour la mousse. -Which perfume ? lemon, vanilla, carnation, rose…? (quel parfum? Citron, vanille, oeillet, rose…?) J'en oublie… une envie de rire nous secoue puis, le plus naturellement du monde, sérieux je lui lance : " Woman smell !  -What ?  Elle me fusille du regard, je lâche, pas trop sûr de mon anglais : "Won't you have some more suitable perfume like intimed women smell  : haired girl, brunette, red hair ? " (N'auriez vous pas des parfums plus appropriés,  des odeurs intimes de femme, blonde, brune, rousse …)  La bonne femme m'a regardé avec un air... tout juste si elle n'a pas appelé la police !  "No we hav'nt ! (non, nous n'en avons pas !).

31 juillet 71 Une île perdue dans l'océan Pacifique, perdue ? Pas pour tout le monde, surtout pas pour les américains qui l'administrent depuis 1945 après l'avoir "délivrée" des Japonais. De loin en loin, des blockhaus de DCA devant lesquels s'arrêtent pensifs de vieux touristes japonais… Une île tranquille dont la moitié est recouverte par les bases. Bien avant les américains, le peuple de l'île vivait de cultures vivrières autour de la partie volcanique, là où la terre est très riche. Sur ces hectares, on a coulé du béton, en masse, là où maintenant décollent les B 52 qui, chaque jour, vont bombarder le Nord-Vietnam Les habitants, eh bien, ils ont été repoussés sur l'autre partie, celle où il ne pousse rien, la partie corallienne. Qu'à cela ne tienne ! On vous envoie des conserves de Californie et, comme il fallait pouvoir les acheter... on a mis les guaméniens au chômage américain : 80 dollars par semaine, c'est-y pas mieux comme ça! Ainsi le guaménien vit dans sa cabane au bord de la mer, il couche dans son hamac, pas de télé nifrigidaire... il n'a pas d'électricité... pour quoi faire ? Son transistor est à pile ! Avec 1 600 F par mois, il n'est pas malheureux, non, il dort et se saoule la gueule... mais on a déjà parlé de ça avec les indiens du Nord-Québec.

2 Août :Les étoiles de mer... Paul est architecte, né à Chicago, il parle français. Ses trois années militaires à Guam lui ont donné le goût du "take it easy". Lui, a accepté de rester ici pour un salaire deux fois moins important qu'aux U. S. A. Il s'est donc installé à Agana, paisible. On est les seuls Français de l'île paraît-il et il nous aime bien. Hier, il nous a appris une chose étrange : "Vous avez sans doute vu ces étoiles de mer bleues, très grandes. - Oui, énormes... - Eh bien, elle mange littéralement la partie de l'île constituée de coraux. On vient de découvrir que les acides et tous les déversements des grands hôtels favorisent la multiplication des étoiles de mer, ainsi, une partie de l'île est en voie de disparition. - C'est peut-être pour cela que John, l'avocat, vend tout aux japonais ".  Il se marre !

18 août. John l'avocat. John, c'est son nom, la quarantaine, il habite à Hawaï et revient à Guam tous les 15 jours : " Guam, c'est encore le Far West, c'est encore l'aventure, on achète pour rien, on construit, on revend à des japonais, c'est vraiment excitant, vous aimeriez aller à Hawaï? - Comment c'est Hawaï ? " C'est pas que ça nous tente cette île de riches retraités américains, ce Vichy hollywoodien, mais faut toujours dire oui, c'est marrant ! "Je suis l'avocat du .patron du "Bleue Velvet" à Honolulu, il possède beaucoup d'autres endroits, mais celui-ci vous conviendrait parfaitement : hight-class, sophisticated people (gens distingués)... - Et combien serait-on payés ?  On est curieux… - Oh ! vous pouvez demander 3000 US $, vous les aurez, je m'en charge, demandez aussi le logement car tout est très cher à Honolulu. Mais... je sens un os !... " Est-ce que Hawaï est contrôlée par le syndicat des musiciens américains ! - Je ne peux vous renseigner... je m'en charge également. - Si cela peut simplifier les démarches…, nous sommes déjà à la ANDA mexicaine et au Syndicat de Montréal qui est affilié à celui de New-York... Demain, on peut vous donner un dossier complet avec publicités, posters, photocopies, etc. O. K.? "O. K. ! Vous laisserez tout cela au "lobby" dans ma case, n° 104.

"Briseurs de grèves" !! : John, notre admirateur, revient d'Hawaï,  le contrat à la main. Le patron du "Blue-Velvet" a signé pour  les 3000 dollars US recommendés par John. Vous les valez qu'il a dit ! Mais John s'est heurté de plein fouet à l'autorisation obligatoire du syndicat américain des musiciens.  Motif du refus : d'après les renseignements donnés par la CAPAC, (le  syndicat canadien), nous avons brisé une grève le 24 novembre 69 au "York Hôtel" de Montréal !!!  On n'ira jamais à Hawaï, tant mieux !

Francine pieds dans l eau

Je laisse parler Francine : " L'expérience des cocotiers, de l'île déserte et de l'oubli n'est pas à la portée du premier citadin venu, il y faut du détachement et de la grandeur… la bagarre, finalement est une intoxication, le but, il est loin, mais la bagarre, elle, est quotidienne."

Page 204 : "Bagarre, aiguillon des éveils et des couchés, te souviens-tu de ton but, après tout, on sait plus… Conditionnés à la lutte, on se retrouve avec une forte dose d'agressivité, d'élan, de punch. Tant qu'il en reste, on gratte, on écorche, on fait des trous, on les rebouche, on en fait d'autres pour utiliser la terre en surplus, on en refait d'autres... après, eh bien, on s'essuie le front, on compte les trous, on pose la pelle et on regarde le soleil se coucher en se demandant comment on n'a pas pensé plus tôt à jouir de la féerie d'un ciel pareillement embrasé ! Trop tard ? trop tôt ? y'en a qui trouvent la question sublime, s'en tortillent les tripes, s'en font des nœuds avec des poèmes qui, avec des regrets orgueilleux frémissent de s'éloigner du vulgaire pékin et avec des transes saccadées  de puce estropiée, montent se cogner au néant. Et ça se dit Elu, Prophète... simple sublimation de ventre creux... Bullshit ! (Boulle de merde!)"  Je confirmerai plus tard cette impression en vivant au Laos, trop de nonchalance heureuse ennuie… j'aurai à le quitter… pour ne jamais l'oublier…!

Guamenienne

Avec la fille de Ben.

25 août : Les visas de travail pour le "Péninsula" de Hong-Kong sont prêts à Honolulu, oui, Guam n'ayant pas de consulat britannique, nous avons dû faire notre demande de visas au consulat britannique de Hawaï, il aurait fallu être maso pour écrire à celui de Tokyo ! Ben veut nous payer huit jours de vacances à Saipan ! Ça y est ! le "Péninsula" a répondu, on commençait à perdre le souffle, on se voyait déjà vissés à Guam, à la merci, des grands sourires de Julia, après tout c'est un impresario et il n'y a rien qui s'accorde plus mal avec l'amitié que le business. Une lettre aimable et souple, on s'attendait à la rigueur britannique, ça laisse supposer que la recommandation de notre ami suisse fut convaincante. Du coup, Francine n'a plus mal à la tête, plus mal au foie, elle retrouve une dalle féroce. Nous voilà, paraît-il, arrivé à ce qui se fait de plus sélect dans le monde, moi j'avoue être assez fier du duo, trois années de persévérance, de travail assidu, de répétitions.

Francine  n'est pas de mon avis : " Tu parles d'une réussite ! Tout le monde nous félicite, en tout cas faut pas compter sur moi pour faire les clowns de la reine et se déguiser en pingouins ! -  Dis, la mère Francine, on pourrait peut-être se payer des vacances du 4 septembre au 1er octobre, tu crois pas que ça nous ferait du bien à tous les deux ?  - Où t'irais - Moi, au Laos, j'adore Jean Hougron, ça s'impose... et puis mon pote Zabo m'a tellement parlé de Vientiane...  - Et moi, où je pourrais aller ?  - Sais pas... en trois semaines... tu peux aller en Thaïlande en Malaisie... on emporte chacun 200 dollars US et on se donne rendez-vous deux jours avant de commencer au "Péninsula".

Les 2 japonaises a guam

Michico et Emiko Hazama (x) d'Osaka

Francine n'a pas semblé surprise de cette proposition de prendre des vacances séparées, elle sembla plutôt désorientée d'avoir à se trouver seule en Asie pour la première fois. Et puis, elle n'était pas sans voir le manège de quelques petites japonaises qui me tournaient autour, quelle frustration permanente de devoir résister à leurs charmes ! Une envie de liberté m'étouffait, depuis trois ans et demi, on vivait ensemble la même bagarre, nous séparant qu'en de rares occasions quelques heures par semaine pour faire des achats bien personnels : bricole pour l'un, chiffons pour l'autre. Guam a renforcée cette intimité, nous étions les deux seuls français de l'île, dans un milieu bidon, sans copains, sans complicité autre que la nôtre, nos balades répétées sur les coraux, à la lisière de la jungle, manquaient définitivement de romanesque. Comme des enfants ayant épuisé leurs jeux, nous avions besoin d'inconnu même si cela comportait certains risques.

5 septembre 71. Si les colliers de fleurs glissés autour de nos cous n'avaient pas été de plastique, nous aurions certainement quitté Guam la larme à l'œil ; pourtant, tous les clients étaient là, une véritable délégation. Le midi, Ben nous avait organisé une barbecue-party à l'américaine et nous ayant vus tous les jours prendre des notes…, suprême délicatesse, à l'aéroport, Ben nous a offert une machine à écrire. Une gentillesse si simple, si désintéressée, on n'est pas prêts de l'oublier. Salut Ben.

The peninsula

5 Septembre 71 : L'arrivée en "Rolls"! au "Péninsula".(Texte de Francine p. 205) : "Odeur unique, tenace, omniprésente, familière qui flotte  dans les ascenseurs, les cours , les corridors, les ruelles ; une odeur confinée, l'haleine de centaines et centaines de chinois  entassés dans les HLM  en  activité permanente, pavoisés de bambous, de lessives, gazonnées d'ordures. Tout de suite, dès la descente d'avion, l'odeur, l'odeur de la Chine, mélange de cuisine, de mazout, d'encens, d'eau grasse et de pourriture avancée : une odeur confinée, l'haleine de centaines et centaines de chinois.  Une haleine de chien pelé, de regards durs, coup de pied au cul, môme dans le dos, avide de bol de riz, une haleine de cris en rocaille, une haleine de pousse-pousse qui observe. Assis sur les brancards de sa charrette, il observe le "gwelo" descendre de sa Rolls avec le plus grand et le plus froid mépris du monde : lui, il est chinois… " En l'occurrence, les "gwelos" c'est nous.

On n'en revient pas… mais si, mais si, une Rolls et une limousine noire du "Péninsula" sont venus nous chercher à l'aéroport !! La "Rolls" pour nous et la limousine pour le matos !! La voiture silencieuse et conditionnée glisse dans les petites rues de "Kowloon", la foule bourdonnante, chaude, glapissante, les boutiques encore ouvertes, les coolies bandés sous leur bambou  flexible, leur nacelle d'osier. A l'arrivée, il ne manque que la fanfare ! Les portiers se précipitent, les grooms en tenue, d'une douzaine d'années, ouvrent avec un ensemble étudié les deux battants de la lourde porte de verre devant le bassin où les jets d'eau arc-enciellent leurs volutes chuchotantes. A la réception, on apprend que le manager : Mr Dédoual nous a réservé une chambre pour la première nuit, quel accueil !  Pour la première fois depuis notre départ de France nous allons pouvoir nous octroyer quelques vacances, séparées. Entre la fin du contrat  à Guam et notre "première" au "Peninsula" nous avons un trou d'inactivité de 3 semaines.

 

Suite dans les pages :

Les vacances de Philou

et

Les vacances de Francine

 

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau