Francine à Hong-Kong

Francine et Philou à Hong-Kong

 

1 Octobre 1970. Hong-Kong. Extrait du livre (page 151). 20h. La nuit vient de tomber rapidement, un brouillard de lumières apparaît. Francine n'en peut plus, excitée comme une puce! Depuis le temps qu'elle m'entend parler de Hong-Kong, des moeurs chinoises, de mes deux grands amours  "érotiques" : Diana et Mavis, de ses orchestres philippins fantastiques,  les meilleurs  de  Manille... Francine ne décolle plus du bastingage, les yeux fixés sur la côte voilée d'une étrange lueur rose.  -Regarde cette luminosité, des myriades d'enseignes au néon qui éclairent la brume de chaleur, c'est pas beau ça ?

Mao, un portait gigantesque...Le capitaine nous passe ses jumelles. On distingue un gigantesque portrait de... mais oui de Mao ! La silhouette se fait de plus en plus précise, c'est un portrait constitué d'ampoules électriques... et puis des peintures révolutionnaires, de gigantesques banderoles rouges qui font toute la hauteur de l'édifice couvertes de caractères chinois, pas besoin de comprendre pour savoir qu'il s'agit des pensées de Mao, c'est le premier octobre et ce building… doit être la banque de Canton, juste, à côté de l'Hôtel Hilton. Nous entrons dans la rade, l'île de Len Tao sur notre gauche, on est environnés de feux de positions, on croise d'autres cargos, des pétroliers, des remorqueurs, on perçoit maintenant la rumeur du port, nous sommes à Hong-Kong....

Sitôt le cargo immobilisé, une armada de jonques de toutes tailles, pour la plupart vieilles et crasseuses, viennent se coller aux flancs du nouvel arrivé. "Qu'est-ce qu'ils viennent faire à cette heure-ci, il est plus de 11 h...-Tu parles, la place dans le port coûte très cher, ça va bosser jour et nuit pendant 48 h, peut-être plus... Soudain, c'est l'invasion : d'abord les parents qui viennent  accueillir l'équipage et d'autres, beaucoup d'autres, qui montent à bord en piaillant ; des femmes petites, râblées s'activent dans leurs grands pyjamas flottants, elles nous bousculent comme si nous étions des objets encombrants. On devine des ordres, leur tohu-bohu paraît organisé... "Qu'est-ce qu'elles font ? -Tu vas voir...

Déjà les mâts de charge se dressent au-dessus des cales qui viennent de s'ouvrir, béantes ; des projecteurs s'allument balayant toutes les parties actives du pont, tout le monde s'affaire, pas une seconde n'est perdue, ça swingue . Se sentant un peu de trop, on se penche tout de même au-dessus du vide. Trois étages en dessous, c'est la fourmilière : toutes ces femmes sont venues pour le déchargement et travaillent aussi fort que leur mari. Toute la famille vit sur ces jonques agglutinées autour du bateau dans lesquelles les mâts de charge entreposent la cargaison destinées à Hong-Kong ; d'après le capitaine, il y a absolument de tout, des parfums, des alcools, des peaux de lapins, des pièces de voitures, n'importe quoi...

8 h k les jonquesPhoto prise du bastingage : des jonques viennent se coller le long de la coque du Laos pour y recevoir des cargaisons de toute sortes, des familles entières y vivent...

Il fait un peu la gueule le capitaine. De service, après 17 jours de mer, il est là pour la nuit à superviser, bordereau à la main, tout ce qui sort du bateau presque tout l'équipage est déjà à terre, moi je sais où ils sont déjà partis : à Wan-Chai, c'est le plus près ! Il nous explique : certaines jonques travaillent à leur compte, d'autres pour des compagnies privées. Les chinois, hilares, encombrés de minuscules et multiples petits paquets, péniblement rassemblés par plusieurs tours de ficelle, embrassent leurs parents venus les rejoindre sur les "wouala-wouala", ces barques-taxis qui font la navette entre la terre et les bateaux sur bouée. Plusieurs d'entre eux attendent leur tour, le nez en l'air, pas souriants. Silence... le ronronnement familier vient de s'éteindre, depuis dix-sept jours on l'avait assimilé, les machines soufflent, le cargo glisse, sa masse va nous porter jusque là-bas, plus qu'un mille environ...oublié, "C'est pas vrai, ça c'était pas prévu!" - Quoi ? - Merde, c'est trop con, ça alors !  - Qu'est-ce qui t'arrive mon Philou ? - Tu vois pas qu'on nous laisse là, sur bouée... - ??? - Va falloir  se farcir la passerelle, le ponton, le wouala-wouala  et tout le merdier." 

Francine n'a pas l'air de réaliser !, c'est vrai que ça ne fait vraiment pas sérieux un bateau qui t'abandonne comme ça, au beau milieu de la rade ! On n'est d'ailleurs pas les seuls tout autour de nous, des feux de positions à perte de vue... - On nous laisse en rade quoi !   Francine se marre. J'avoue ne pas avoir apprécié sa légèreté, c'est que les Chinois, je les connais, vont profiter au maximum de la situation pour ramasser un paquet d'argent et déjà qu'il ne nous en reste pas des masses !  - Pourquoi on ne va pas à quai ?  - C'est trop cher et puis y'aurait jamais assez de longueur de quai pour cette centaine de bateaux, ce sont tous des gros tonnages et puis pour quelques dizaines de passagers qui voyagent en cargo...-Non mais, réalise un peu!.. va falloir descendre la passerelle et mettre tous les bagages, tout notre bordel sur cette petite barque qui n'arrête pas de rouler !  -Ça va pas être de la tarte !

Débarquement dans le "wuala-wuala" ...On sort nos 8 caisses de la cabine, une malle en fer pèse au moins 50 kg,  elle contient plus de 600 posters, il faut bien les emmener, ça peut servir. En bas de la passerelle, fixée au bateau, un petit ponton en bois de deux mètres sur trois permet aux petites embarcations d'accoster plus facilement. Si le cargo est stable, la passerelle branle, elle nous secoue... le ponton lui, suit le mouvement de la mer et le "wouala-wouala"   encore plus ! Dans cette sorte de barque, deux chinois, presque des gamins, nous regardent nous démener sur la passerelle : ils ne se sentent pas concernés, ils se marrent plutôt... Un à un, péniblement, les bagages descendent dans le wouala-wouala en équilibre au-dessus de l'eau. " Tiens bon, Francine, c'est notre fortune et notre gagne-pain ! "  Essoufflés, on se laisse mener à quai, c'est la partie la plus pénible du voyage. Là il faut monter des marches et la première est dans l'eau...  Aussitôt un attroupement se forme. Les deux Chinois qui manœuvrent le wouala-wouala sont si petits, si frêles qu'on a été obligé de faire pratiquement tout le déchargement sur le quai. On a l'air de les étonner, ils n'ont sans doute jamais vu de "gweilo"  faire du travail de coolie! Deux camionnettes stationnent déjà devant les valises, ils ont l'œil ces Chinois !   ne parlent pas un mot d'anglais mais pour discuter pognon, c'est pas un problème.

3 65 arrivee hk par ferry

Le petit gâteau blanc à l'extrème gauche, c'est le Hong-Kong Club et son drapeau Union Jack. (Disparu ainsi que son terrain de polo)

Du changement à Hong-Kong. Le "wouala-wouala" nous dépose à l'embarcadère du ferry-boat et tout de suite nous distinguons un attroupement au pied de cette fameuse "banque communiste". Des spots puissants illuminent les façades décorées et tout ce monde veut prendre des photos. Des groupes de jeunes gardes rouges, chemisettes blanches, jupes ou pantalons en toile bleue marine, petites nattes ou cheveux courts pour les filles, se font prendre en photo en mimant des tableaux révolutionnaires.  L'œil est grave et déterminé, il exprime la volonté et l'énergie du communiste exemplaire. Le poing est tendu, le corps cambré avec souplesse. Quand la photo est prise, le groupe s'ébroue et éclate de rire. Au milieu d'eux, personne ne fait attention à nous. De l'autre côté du trottoir, aux portes de l'Hôtel Hilton, quelques blancs inquiets les regardent, mal à l'aise.

Certains prennent des photos des gardes rouges, ça ne peut pas être la fête pour tout le monde à la fois, dans dix jours ce sera la fête de la Chine Nationaliste (Formose); là, on retirera les milliers de drapeaux rouges, quelques drapeaux de Chang Kaï chek apparaîtront, timides. Au mois de décembre, les catholiques auront la visite du pape, à défaut de drapeaux, ils auront droit à voir un bel avion tout blanc.

Le Hong-Kong Club : " Tu crois que les "Duchemin's" sont toujours là ? Ils sont peut-être partis... Depuis 4 ans que tu les as pas vus... - Mais non, ça fait plus de quinze ans qu'ils sont en Extrême-Orient, où veux-tu qu'ils aillent ? Quand on arrive après un coup de fil, la table est mise, on nous accueille avec chaleur, quel pied ! Merci Simone.

A Wan-Chaï :(extrait page 154) Une petite barque éclairée d'ampoules multicolores se met à tourner autour de nous : c'est le restaurant. Le père godille, sa petite fille, dix ans environ, calligraphie sérieusement d'énormes caractères sur un grand cahier. Le pinceau bien droit dans sa une petite tablette : elle devient immédiatement commerçante :Soudain, elle nous voit, ses yeux brillent. Elle pose son pinceau, pousse son cahier sous elle a l'air drôlement concentrée, la gamine. petite main, "Ni yôo pôu yôo ?". Elle nous désigne différentes sortes de soupes fumantes , avec toutes sortes d'ingrédients à la carte : vermicelles, nouilles, glosa, to fou. Une seconde barque nous accoste, emplie   de fruits de mer, tous vivants. Une autre encore avec des boissons. Un autre "sam pan" bouscule ce petit monde, c'est le bateau-orchestre composé d'une chanteuse, l'air revêche, assez jolie et d'une  batterie modèle 1925 derrière laquelle se tient On est si surpris…  mélodies chinoises ? Pour couper court on lui commande 3 chansons, les 3 qu'elle préfère…dignement  un chinois cravaté. La chanteuse nous tend le "menu" sans rien dire... Choï a l'air de beaucoup s'amuser, on peut deviner   tout un langage muet entre notre guide et " l'orchestre".

La musique chinoise : C'est parti, nous écoutons déroutés et bien incapables de porter quelques critiques que ce soit sur cette musique totalement étrangère à notre accoutumance occidentale : tout diffère, la voix, l'attaque des notes, la mélodie qui nous semble impossible à retenir, pas évident pour un musicien de se laissez acclimater. Elle s'accompagne elle-même sur un espèce de banjo qui, pour nos oreilles, n'est pas accordé Choï, notre chinois décadent, comme on l'appelle, nous fait un petit cours sur la musique chinoise : " Nous, on n'a que cinq notes dans notre gamme : do, ré, mi, sol, la, mais ces cinq notes ont des significations différentes, chacune représente une planète, un point cardinal... - Vous en avez cinq ? - Oui, en plus des quatre que vous connaissez, nous avons le centre  puisque nous sommes l'empire du milieu. Nous avons aussi cinq couleurs représentées par ces cinq notes   et cinq éléments tels que l'eau, la terre, le feu, le métal et le bois. Je crois aussi qu'elles ont une signification politique représentant l'empereur, les ministres,  les civils, les affaires d'Etats et les objets matériels... - t'es une vraie encyclopédie ! Choï," Il éclate de rire, nos comparaisons l'amusent toujours!  Il comprend même l'argot, Choï, m'a même demandé de lui   dé-gotter-une-nénette-blonde-qu'a-des-seins-comme-des-pigeons !!

Aberdeen

Deux petits Sampans pour touristes à gauche ... on aperçois les banquettes...

Choï essaie de nous expliquer qu'il se sent mal à l'aise, tous ces gens sont communistes et qu'il fait figure de traitre… Lui se sent chinois et occidental à la fois, travaillant à Air-France il a tellement voyagé ! Le cul entre 2 chaises ! Il nous apprend que toutes les jonques sont maintenant contrôlées par le syndicat des dockers qui oblige  tous ces gens à suivre des classes de propagande. On est assez étonnés de l'importance des communistes  à Hong-Kong et surtout de leur assurance. Depuis la Révolution Culturelle, toute une partie des ouvriers, de la police, des dockers et des étudiants se serait laissée séduire par Mao…   Par conviction ou en prévision du jour peut-être proche ou Hong-Kong sera englobé par la Chine ? Comme disaient déjà les anglais lors de mon premier séjour à Hong-Kong en 66 : "They just have to phone"…

15 octobre 70  Demain soir, on commence à chanter au "Go Down Bistro", deux soirs par semaine, 80 dollars H-K par soir (1 $ H-K vaut environ 0,70 F),    c'est pas loin d'être rien du tout mais ça vaut mieux que l'inactivité, ça va surtout nous dégourdir la voix après  deux mois de repos, la mécanique va sûrement grincer ! Sandro est intéressé par notre duo en tant qu'imprésario. J'ai travaillé six mois dans son orchestre italien il y a quatre ans, au "Den" du Hong-Kong Hilton. (page "Lulu musico au H-K Hilton" ). Il nous a présenté au manager de la chaîne des Hôtels Hyatt  où il joue actuellement, mais, avec notre chance habituelle, ils font signer des contrats de six mois en six mois et nous ne sommes qu'au deuxième mois ! Il faudra attendre mars. Pour notre consolation, Sandro dit que nous avons plu au manager !

Article en chinois 1

Traduction : All Stars show présente:  Pi loo et sa sœur cadette Fa lan si Le célèbre Duo français Fa lan si et Pi loo chanteront deux chansons folkloriques au programme "All stars show" RTV. Ces 2 chanteurs originaires de France ont voyagé à travers l'Europe et l'Amérique pour chanter autour du monde.  Ils ont été accueillis à l'Expo 70 d'Osaka! ( ???) Faisant une tournée dans le sud-est asiatique, ils sont en ce moment à Hong-Kong. RTV profite de leur séjour ici pour les présenter sur l'antenne.

China mail 1 27 octobre 70. Extrait du livre (page 157)  Tous les soirs dans notre bar irlandais, on a du  adapter notre répertoire : les anglais nous demandent des chansons de Jean Sablon et de Charles Trenet! Les chinois des musiques de films... Au "Go Down Bistro", oui, on est toujours là, les clients, beaucoup de couples, parlotent doucement. Les bougies sculptent les visages, la plupart des femmes sont belles : indiennes en sari et chinois fiers de l'être. Ce soir, un groupe d'irlandais. Vers 9 h, ils sont encore calmes, à minuit, ils chanteront sur la table, même sans nous ; ça part au quart de tour les irlandais ! On branche les jacks, notre "territoire" est vraiment exigu : un mètre carré pour nos deux instruments, nos deux micros et nous-mêmes, on s'encastre, c'est vraiment un duo !  On attaque "Raindrop keep falling in my head !",  je lève machinalement les yeux au-dessus de la table qui me limite l'espace : DIANA ! ! Oui, c'est bien elle, elle est là qui me sourit... avec un anglais, peut-être son mari, ça fait 5 ans qu'on s'est pas vus ! La panique... son mec ne comprend pas... mon trouble s'installe… il la regarde, elle, elle dévisage Francine, me fait un timide : "Bonjour Lucien...". Les jambes me manquent..., je reste bouche ouverte... -Ben alors l'père Philou faut t'remettre, t'as des misères ?... - C'est Diana, là… devant... On continue  lamentablement  notre "Raindrop", Francine n'assure plus, moi non plus d'ailleurs, elle fait des accords bidons, se fout à contretemps, pauvre Francine, c'est de ma faute,  je lui ai trop parlé de Diana, de mon premier amour chinois, de ma découverte de l'érotisme, c'est vrai que ça pose  plein de questions ces filles occidentales, ça veut tout savoir sur l'amour... alors la franchise, ça peut faire du dégât. Francine subira pendant deux mois cette inquiétude et moi, eh bien ! J'avoue avoir fait quelques démarches pour revoir cette fille, sans succès puisque je n'étais plus "libre".

8 novembre 70 Chouette ! Alex (journaliste, lire la page "Lulu musico au H-K Hilton" ). Alex nous a téléphoné de Bangkok, plutôt il a téléphoné à Sandro. Alex avait écrit à tout hasard à Séoul pour nous trouver du travail. Il nous fait dire de lui envoyer un télégramme si on est libre et d'accord, tu parles !  Deux mois de contrat à partir du 1er  décembre 70, 700 U.S.dollars! par mois nourris ,logés, voyage aller payé, dans le plus grand hôtel de Séoul, Depuis qu'on chante, c'est bien la première fois qu'on nous paie le voyage, quelle surprise ! on est dingues .

13 novembre 70 Alex vient de nous envoyer un câble : il faut envoyer un télégramme  à Séoul à un certain Mr. Barba pour donner les caractéristiques des  passeports, ça se précise! La mère Francine ne tient plus en place ! " Ecoute, minou, t'affole pas, tu sais, j'ai tellement connu de  contrats à l'étranger qui ont foiré ! si je les avais tous obtenus, j'aurais déjà fait deux fois le tour du visa qui  manque, un type malade, une grève des postes...son passeport pas en règle, un y'a toujours la connerie du musicien pas prêt, monde...  "Merde, tu me fous la trouille ! "  -Attends d'avoir le contrat. - Tu es toujours pessimiste ! -On verra...-

  Francine a un peu de vague à l'âme : " …oui, sans doute, notre répertoire parfois s'abandonne à des succès  commerciaux  comme la "La vie en rose" ou "C'est si bon", sans doute…, - … mais dans l'ensemble on tient bon sur le fond : on continue à chanter  une bonne proportion   de chansons françaises, c'est pas si facile - Chansons-voyage", tu t' rappelles ? une  idée qu'on avait lancée comme ça dans la féerie du départ... - Wouai…!  Chanson-voyage, nous a bien vite fait comprendre qu'il fallait "vivre pour la chanson" ou "chanter pour le voyage" ...

Pub relax 1

 

Suite des aventures page :

"En Corée du sud"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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